TQID#27 / « Wolf Like Me » – TV on the Radio

Il y a quelques semaines, je scrolle mon fil d’actualités instagram. Amandine Alexandrequi était venue l’an dernier enregistrer « There Must Be an Angel », poste une vidéo de quelques secondes d’un certain Maxence Alexandre. A ce moment-là, je comprends qu’elle a un frère ! Avec un talent détectable en une demie seconde. C’est quoi cette famille ?!

Amandine est la personne qui est venue le plus souvent enregistrer chez TQIDr. Elle a notamment participé au spectaculaire « Killing in the Name » en duo au chant avec le monumental Félix Puget, et l’excellentissime Lionel Hubert. La signature vocale d’Amandine, c’est un grain particulier et un subtil sens du groove. On retrouve ces éléments dans la voix de Maxence, son petit frère, qui est chanteur et guitariste dans son groupe No Idea.

En 2006, quand j’ai appris que Radiohead était programmé à Rock En Seine, j’ai sauté sur l’occasion pour aller voir mon groupe fétiche. J’y ai vu Clap in your Hand Say Yeah, Nada Surf, Beck, Wolfmother, Morrissey. Et j’ai découvert un groupe dont je n’avais jamais entendu parler auparavant, TV on the Radio. C’était un après-midi gris, les copains étaient partis je-sais-pas-où, j’étais resté seul figé devant leur concert. L’engagement physique du chanteur et du guitariste, et l’aspect psychédélique de leur pop, et le (regretté) bassiste immobile dos au public car face à son ampli, et le deuxième guitariste avec ses choeurs en voix de tête, waaaaaaaaaaah la claque ! Ce compromis entre pop psyché et incantations mystiques m’a scotché. je n’ai jamais pris de champignons hallucinogènes mais ça ne peut pas être plus fort. J’ai acheté leurs deux albums directement la semaine qui a suivi (Desperate Youth, Blood Thirsty Babes sorti en 2004 et Return to Cookie Mountain en 2006). Dans mon top 3 des concerts les plus intenses auxquels j’ai assisté (avec Kimbra et Nosfell, mes chouchous ultimes). Il y a très peu de vidéos de ce concert à Rock En Seine, ci-dessus vous trouverez la vidéo la plus longue et aussi celle de la moins mauvaise qualité… 2006 c’était il y a longtemps, la technologie était à un autre niveau !
« Wolf Like me », c’est cette chanson qui dans mes souvenirs a l’air super rapide mais qui m’étonne toujours par sa relative lenteur quand je lance la version album. Du coup on a fait monter les BPM pour cette reprise.

Maxence est venu avec une guitare classique. Ce n’est pas sa guitare, et il me dit qu’il n’est pas habitué à autre chose que sa guitare folk. Alors on a enregistré sur une guitare folk… 12 cordes, pour le maintenir hors de sa zone de confort (je l’ai gardée telle quelle pour les refrains, et je l’ai abaissée d’une octave pour les couplets, m’en servant pour une sorte d’assise). Il la joue à une vitesse qui lui semble raisonnable. Mais, une fois devant le micro, il se rend compte que ça va un peu vite pour sa voix. Pour pimenter un peu les choses, on a gardé cette vitesse, et il a pu ainsi démontrer qu’il avait un flow très bon ! C’était un excellent moyen de lui faire faire quelque chose de nouveau tout en exploitant ses qualités déjà présentes.

J’ai ajouté une batterie vaguement reggaeton, et quelques synthés. Pour être plus précis, après le premier refrain, c’est une stratocaster dans une pédale Mel9 d’Electro-Harmonix. Cette pédale modélise des sons de clavier Mellotron, et c’est bluffant. Cette année, mon défi c’est d’utiliser le moins de guitares possibles. Ou alors des guitares méconnaissables. J’ai aussi ajouté des parties de Seaboard Rise de Roli. Ce clavier en cinq dimensions permet des nuances très progressives et des glissandi (pluriel latin de « glissando ») (on se la raconte comme on peut) avec une précision incroyable. Pour les 3 ans de The Queen Is Dead Records, tout le monde a voulu le tester. Martin Leyne, arrivé, avant tous les autres, a passé de longs moments dessus. Sans aucune notion technique de piano ou de synthé, il a pu intuitivement en tirer beaucoup de choses intéressantes. On a enregistré deux lives via instagram, disponibles sur Youtube, où je l’accompagne aux percussions avec Acoustica Beatcraft.

A propos de claviers, il y a un crowdfunding pour financer mon piano numérique qui nous a quittés. 100% du matériel de The Queen Is Dead Records est à la disposition des gens qui viennent enregistrer, à votre disposition. C’est donc une pièce maîtresse du studio que vous allez m’aider à acheter. En échange de votre contribution, vous aurez l’EP de Martin Leyne, et il y a aussi des mugs et des stylos TQIDr. Je compte sur vous.

Retrouvez « Wolf Like Me » sur Bandcamp et Soundcloud.

E.C.

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TQID#27 / « Wolf Like Me » – TV on the Radio

Haydn Bendall : « l’ingé son n’a pas une si grande importance »

Abbey Road, c’est le studio mythique de Londres : les Beatles avec George Martin, la photo sur le passage piétonles plugins… Abbey Road n’était que le nom d’une rue londonienne, c’est aujourd’hui un réseau de studios d’enregistrement également à vocation pédagogique à Berlin, Frankfort, Munich, Amsterdam, Melbourne et Sydney. Et Paris, enfin, Suresnes plus précisément. Et c’est là que le producteur musical Haydn Bendall (Kate Bush, Tina Turner, Paul McCartney, Elton John, Freddie Mercury…) est passé faire une conférence à laquelle j’ai assistée.

Abbey Road en France

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Salle de cours à l’ Abbey Road Institute de Suresnes

Quelques jours auparavant, j’ai été à l’Abbey Road Institute lors de leurs portes ouvertes. Présentation des contenus de cours, de la philosophie de l’école, et visite des locaux. Même pour ceux qui n’ont pas l’intention de s’inscrire en tant qu’étudiants, c’est très instructif et positif comme expérience de visiter ces lieux. Les discours y sont sains, honnêtes, réalistes. Ils ne vendent pas du rêve, ils ne cassent pas vos rêves non plus. Ou alors juste les vilaines illusions qui vous empêcheraient de réaliser vos rêves. Si j’avais 15 ans de moins et un peu d’argent sur mon compte, ça aurait été une école où j’aurais adoré aller.
On peut apprendre des choses sur le tas, certes, en se confrontant directement à des problématiques sur le terrain. Il y a des millions d’autodidactes dans tous les domaines. Toutefois, une école permet d’avoir accès à un savoir théorique immédiat et de gagner du temps en étant inspiré par des gens expérimentés réunis en un seul endroit. L’avantage d’une école est de gagner du temps, et aussi de faire des rencontres, pour se tisser un réseau.
Connaître des gens, ça peut apporter toutes sortes de solutions : professionnelles (des opportunités de job), techniques (des solutions matérielles ou des méthodes), ou humaines (des discussions autour du métier, des encouragements). C’est donc important, quand on ne fréquente pas une école, de rester ouvert aux collaborations, pour ne pas pourrir tout seul dans son coin avec ses certitudes fausses et tristes. L’humain est aussi un animal social, qui tire une satisfaction et donc une énergie de tout échange.
En 2018, dans le cadre de cette philosophie de partage d’expériences, l’Abbey Road Institute a déjà reçu Troy TaylorTom PearceYoad Nevo, et je suis allé voir la dernière conférence de Haydn Bendall. Quand on dit « conférence », on pense à un hangar ou un amphithéâtre, une foule, une sonorisation avec un micro et des enceintes… Nous étions peut-être cinquante ou soixante personnes, silencieuses, dans une salle chaleureuse traitée acoustiquement (merci les faux-plafonds) où Haydn a pu se permettre de parler doucement, murmurer. Confortablement installé dans son fauteuil pendant deux heures, il a raconté avec humilité son parcours, et a répondu avec courtoisie à nos questions. Ces deux heures sont passées à une vitesse incroyable.

Les débuts imprévisibles

Haydn se destinait à la médecine, il voulait être pédiatre, chirurgien. C’est presque sur le seuil de la porte lors du premier jour de cours qu’il se rend compte qu’il a horreur du sang et n’arrivera pas à encaisser toute la souffrance des gens. Alors Haydn s’inscrit à l’université en sociologie, comme tout le monde quand on ne sait pas quoi faire comme études. On retrouve d’ailleurs encore aujourd’hui sa passion pour l’humain dans tous ses discours, passion qui dépasse manifestement celle pour les machines ou autres procédés techniques dont il n’a pas du tout parlé au cours de cette conférence. Pour Haydn Bendall, l’enregistrement est d’abord une expérience humaine.
Haydn est un modeste pianiste quand il est formé puis embauché chez Steinway & Sons en tant qu’accordeur de pianos de concerts. Haydn jouait du piano dans un groupe qui enregistrait dans le studio de leur manager, Cliff Cooper. Ce même Cliff, qui aime bien voir les choses en grand, a lancé sa petite entreprise en 1968, Orange, qui fabriquera les célèbres amplis. Dans le sous-sol de sa boutique, Cliff a installé un studio d’enregistrement avec un quatre-pistes Ampex (le top de la technologie à l’époque) où Haydn travaille avant sa rentrée à l’université. La première fois qu’il entre dans ce studio, c’est la révélation : le studio est un endroit de tous les possibles, où la créativité est sans limite, quelle excitation ! Finalement, il ne va jamais à l’université et travaille pendant deux ans dans ce studio.
En 1973, Haydn arrive chez Abbey Road en tant qu’assistant à temps partiel. « Je ne sais pas faire grand chose à cette époque, rien ne me prédisposait à faire ce métier. On me demande si je sais visser une ampoule, je réponds oui. C’est comme ça que j’entre chez Abbey Road. » Un an plus tard, il est embauché en tant qu’assistant à temps complet. Au début, il ne veut faire qu’une seule chose : enregistrer John Lennon, ou au moins se trouver dans la même pièce que lui. Il découvre alors le métier d’ingé son de studio : on enregistre toutes sortes de musique, tous les styles y passent du matin au soir. Il y découvre la puissance des orchestres symphoniques qui prennent aux tripes, lui qui n’est pourtant pas fan de ces formations-là.

Art VS Ego : 1 – 0

Haydn Bendall et John Babcock
John Babcock et Haydn Bendall au mixage de « This Thing Called Love » au Studio 2 d’Abbey Road le 11 juin 1988

Haydn l’a répété plusieurs fois et de différentes façons : pour lui le rôle du producteur musical / ingé son est de capturer l’essence artistique d’une prestation musicale, sans chercher à la fabriquer. « Quand l’artiste est bon, tout est facile. Il est très difficile de rater une session d’enregistrement quand l’artiste est bon ». Haydn se voit comme un passeur au service d’un artiste, plus qu’un magicien en charge de fabriquer des solutions pour sauver, camoufler un mauvais artiste. « Je n’ai jamais entendu un bon album d’un mauvais artiste. Il n’y a que les bons artistes qui font de bons albums. »
Mais qu’est-ce qu’un mauvais artiste ? « Un mauvais artiste, c’est quelqu’un qui utilise la musique à des fins politiques par exemple. C’est quelqu’un qui n’a pas de contenu artistique à exprimer, qui va accepter voire demander de faire un copier-coller du premier refrain pour le deuxième refrain au lieu de réenregistrer, quelqu’un qui ne s’implique pas véritablement. Finalement, un mauvais artiste c’est quelqu’un qui n’est pas un artiste« . Le plus important pour être un artiste, selon Haydn, c’est donc d’abord l’état d’esprit, le refus de la posture, et non la qualité technique du geste de l’artiste. L’aspect psychologique passant avant tout le reste, la justesse d’un geste technique peut se trouver corrompu par une perte de sens artistique provoqué par des interférences, telle que la posture au nom de l’ego.
Haydn est d’avis qu’un bon technicien doit mettre en valeur la musique de l’artiste, et pas se mettre en valeur lui-même en essayant de convaincre qu’il est bon. Il ne doit pas se faire remarquer, il doit s’effacer (comme un bon arbitre qu’on ne remarque pas pendant un match), faire tout pour aider l’artiste, sans chercher absolument à apporter son style personnel à l’oeuvre, même s’il a lui aussi un style obligatoirement, déterminé par ses méthodes, son expérience, son matériel peut-être même. A moins d’avoir le désir de reconnaissance, il n’a pas besoin d’être reconnaissable, d’apposer sa signature technique dans ce qu’il enregistre. C’est seulement à l’artiste de laisser son empreinte. C’est un métier de l’ombre, n’en déplaise aux egos gourmands.

Art VS Technologie : 1 – 0

George Martin
George Martin, l’ingénieur du son des Beatles, a démarré à Abbey Road en 1950

Haydn croit davantage en l’artiste (la maîtrise du geste technique), et aux conditions d’enregistrement favorables (le confort psychologique), plutôt qu’aux machines et équipements divers. « Je considère que toute technologie doit rester transparente dans les processus d’enregistrement, ça ne doit pas gêner. Il ne s’agit pas de rendre toutes les machines invisibles, juste de ne pas les laisser interférer dans la prestation artistique. Il faut libérer l’artiste pour le laisser juste jouer son instrument. » Le confort de l’artiste est la clé d’un enregistrement réussi. A partir de là, le reste se fait tout seul. Tout seul ? Ah tiens. Et si les techniciens sont mauvais, et si le matériel du studio est mauvais également ? La performance artistique dépasse-t-elle la nécessité d’avoir des bonnes personnes utilisant correctement du bon matériel ?
« Un jour, je commençais le travail de mixage d’une chanson. Je passais les pistes en revue, je n’arrivais pas à organiser tout ça, ce n’était pas très bon. L’artiste disait avoir enregistré dans un mauvais studio, avec des mauvais techniciens. Mais quand je suis arrivé aux guitares, elles étaient fabuleuses et créaient un cadre qui mettait tout le morceau en place. J’ai demandé à l’artiste où il avait enregistré les guitares. Dans le même studio que le reste. Avec quels techniciens ? Les mêmes. Comment ces guitares pouvaient-elles être si onctueuses, si belles, enregistrées dans le même studio par les mêmes techniciens ? La question que j’aurais dû poser, c’est qui avait joué ces guitares. C’était David Gilmour. Quelle merveilleuse leçon ! »
Et les home-studistes le savent bien : aller dans un studio avec un ingé son, c’est très chouette. Mais on peut également réaliser de très très beaux albums chez soi, avec du matériel n’excédant pas 500 euros (ordi + carte son + enceintes). L’art n’est pas localisé dans les machines, il ne fait que passer par les machines. S’il y a de la magie au départ, il est apparemment difficile de ne pas la retrouver à l’arrivée. Souvenez-vous : « Quand l’artiste est bon, tout est facile. Il est très difficile de rater une session d’enregistrement quand l’artiste est bon ».

L’artiste : fragile et tout-puissant

Le matériel importe peu. C’est l’attitude de l’ingé son vis-à-vis du matériel qui va compter, et pouvoir rassurer l’artiste. Une phrase maladroite, une attitude étrange, et c’est la confiance qui s’envole. Sans confiance, comment un artiste pourrait se laisser aller et se mettre à nu avec une performance authentique et relâchée ? « On ne se mettrait pas tout nu devant n’importe qui, à part une poignée de personnes très impudiques ; c’est pareil pour enregistrer en studio« .
Afin de le mettre à l’aise, Haydn recommande par exemple de demander à l’artiste au début d’une session comment il souhaite procéder, de lui demander son opinion sur quelques aménagements ou détails techniques. Ainsi, l’artiste s’implique dès le début en oubliant le cadre technique, et en s’appropriant le lieu et le moment. Une fois mis à l’aise, il peut se concentrer ensuite uniquement sur sa prestation artistique. S’il a des petites manies, il ne faut pas le contrarier. S’il commet des erreurs techniques, il ne faut pas l’accabler de remarques négatives. Un artiste a une sensibilité à protéger, à cultiver même, si l’on veut un contenu artistique de qualité.
On ne peut pas orienter un artiste malgré lui, et on ne peut pas lui faire faire ce qu’il ne peut ou ne veut pas faire. Son projet est de sa responsabilité, il doit approuver chaque étape, chaque récolte de matériau. L’ingé son ne décide pas de comment les choses doivent se passer, il fait en sorte que ça se passe au mieux, dans l’intérêt du projet que veut réaliser l’artiste. Il est contraire aux principes de Haydn de mentir en prétendant garder une prise pour finalement en utiliser une autre. L’artiste reste responsable de ses choix, c’est à lui d’assumer sa chanson ou son album, car personne ne saura mieux que lui ce qu’il veut, le projet artistique ne répondant qu’à ses seuls critères subjectifs. Si une prise d’une excellente qualité technique ne plaît pas à l’artiste, il est libre de ne pas l’utiliser s’il pense que ce n’est pas ce qu’il faut. Au grand désespoir du producteur musical parfois.
Quand on demande à Haydn quelle est sa plus grande source de fierté, parmi les albums qu’il a enregistrés, ou auxquels il a contribué. Sa réponse est aussi attendue que sincère : « Je pense toujours que ma meilleure réalisation sera pour demain« . De toute manière, « quand l’album est bon, ce n’est pas de ma responsabilité, j’ai juste eu la chance d’être là quand il a été enregistré ; quand l’album n’est pas bon, ce n’est pas de ma responsabilité non plus : c’est toujours la responsabilité de l’artiste.« 

Santé VS travail : [match en cours]

Haydn Bendall à l'Abbey Road Institute
Hayden Bendall au Studio A de l’Abbey Road Institute de Suresnes le 20 mars 2018

Haydn, interrogé sur ses rencontres de studio, a parlé brièvement de Freddie Mercury. « C’était un homme adorable. Il avait une très grande voix. Lui, il n’était pas grand du tout, mais il était si charismatique qu’il changeait l’atmosphère d’une pièce en y entrant. Et quand il s’en allait de la pièce, on sentait une impression de vide s’installer. J’étais si triste quand j’ai appris sa mort. Et je suis encore triste aujourd’hui quand je pense à lui« .
Haydn poursuit sa réflexion : « Il y a quelque chose que je voulais vous dire. Producteur musical, c’est un métier très égoïste et solitaire. On est des passionnés, on ne regarde pas l’heure, on rentre juste quand on a fini. Pendant une journée avec un artiste difficile, on peut accumuler des frustrations, et il peut arriver qu’on exprime ces tensions sur ses proches à la maison, ce qui n’est pas vraiment très sympa. Ce n’est pas étonnant que beaucoup de gens du métier soient amenés à divorcer. Il faut canaliser son stress. Je ne suis pas opposé au stress, ça peut être un bon moteur dans les processus de créativité. Mais attention, les gens autour sont des humains avec leur sensibilité, et nous sommes humains nous-mêmes. Garder ces tensions nerveuses en soi pour épargner son entourage, cela cause des problèmes de santé. Il faut trouver un équilibre. J’ai démarré à Abbey Road avec d’autres jeunes collègues du même âge. Aujourd’hui je suis le seul survivant. Certains sont morts depuis vingt ans. Tous ont succombé aux conséquences du stress : crises cardiaques, AVC, alcoolisme, SIDA… Non pas que le SIDA soit une conséquence du stress, mais plutôt d’un mode de vie excessif inspiré par le stress. »
Face à une assemblée majoritairement composée de producteurs musicaux / ingé son en herbe ou en activité, Haydn met en garde contre le burn-out. Quand on est jeune, on a de l’énergie, mais jusqu’à quand ? Jusqu’au coup d’arrêt. « Pendant mes jeunes années, j’étais très excessif, mais je me suis corrigé avec l’âge avant qu’il ne m’arrive quelque chose de grave. J’étais jeune et stupide. Aujourd’hui je suis vieux et stupide, mais je pense que je suis plus raisonnable, j’ai trouvé le juste milieu. Je me suis remarié et tout va bien. »

N’importe quel ingé son digne de ce nom sait mettre un micro devant un musicien, le brancher à une table de mixage, lancer un enregistrement. Haydn banalise totalement l’acte technique de l’ingénieur du son. Hayden est un empathique, et il conçoit le métier avec une approche orientée vers l’humain : le producteur musical est donc d’abord un coach psychologique qui doit apprivoiser un artiste, pour ensuite enregistrer (formalité technique… en théorie !) le meilleur matériau possible (le facteur humain imprévisible, aléatoire). A l’écouter parler, depuis son job chez Steinway, puis à Abbey Road, jusqu’à aujourd’hui en indépendant, tout n’a été que prétexte pour aller à la rencontres d’artistes, des gens à la sensibilité si particulière. Ces rencontres font travailler aussi sur sa propre sensibilité, pour mieux définir sa position vis-à-vis de l’autre (le devoir de recul lucide du technicien) et vis-à-vis de lui-même (la recherche constante de progrès).
Ces deux heures avec Haydn étaient douces et apaisantes. En espérant que ses conseils nous inspirent à tous des nuits de plus de 4h de sommeil.

E.C.

Haydn Bendall : « l’ingé son n’a pas une si grande importance »

TQID#26 / « Garota de Ipanema » – Toquinho & Vinicius de Moraes

La fin du mois approchait, il y avait eu des annulations d’enregistrements à cause de la neige qui avait bloqué les transports, c’était la panique, il n’y allait pas avoir de reprise du mois pour février. Mais à la roulette mentale morceaux / potos, j’ai tiré « Garota de Ipanema » et Thibault. Ce dernier a accepté de se prêter à un exercice triplement difficile : chanter, chanter en portugais, chanter en portugais sur une version bizarre d’un morceau qu’il fallait s’approprier.

Dans les années 60, Tom Jobim et Vinicius de Moraes ont l’habitude d’aller boire des verres de pina colada (*) au Veloso, un bar de Rio de Janeiro. En 1962, une jeune fille de 17 ans passe souvent devant le bar et a attiré l’attention des deux pina-coladés qui écrivent une chanson sur elle. Heloisa Eneida Menezes Pais Pinto, alias Helo Pinheiro. Elle habite à Ipanema, le quartier bling-bling de Rio. Vinicius en parle en ces termes : « le paradigme de la Carioca à l’état brut : une fille bronzée, entre la fleur et la sirène, pleine de lumière et de grâce mais avec un fond de tristesse, aussi portait-elle en elle, sur le chemin de la mer, le sentiment de ce qui passe, d’une beauté qui n’est pas seulement nôtre — c’est un don de la vie que son bel et mélancolique sac et ressac permanent. »
Wow. Lui il était amoureux.

(*) c'est une supposition, juste pour la blague

Depuis, la rue où vivait Helo a été renommée rue de Vinícius de Moraes, et le Veloso s’appelle aujourd’hui A Garota de Ipanema. Le mythe est validé. « The Girl from Ipanema » est la deuxième chanson la plus jouée dans le monde, juste derrière « Yesterday » des Beatles, tu te rends compte ? C’est devenu une sorte d’hymne, encore plus connu que le véritable hymne national du Brésil.
La grande première a eu lieu le 2 août 1962, à Copacabana. Tom Jobim (35 ans), Vinicius de Moraes (48 ans) et Joao Gilberto (31 ans), font le premier concert de bossa nova de l’Histoire dans le restaurant Au Bon Gourmet, accompagnés du groupe vocal Os Cariocas, Milton Banana à la batterie, et Octavio Bailly Jr à la contrebasse.

A l’origine, l’idée a pu naître dans leur cerveau grâce à « Dans mon île », chanson d’Henri Salvador sortie en 1958. A l’époque, Sergio Mendes, musicien brésilien du groupe Brasil ’66, aurait entendu Tom Jobim dire : « C’est ça qu’il faut faire, ralentir le tempo de la samba et mettre des belles mélodies« . Le grand Gilberto Gil en personne reconnaît qu’Henri Salvador « a été l’un des principaux chantres de la bossa nova ». Henri n’a donc pas fait que des chansons à la con !

Il y a eu plusieurs enregistrements de cette chanson, plus de 500 interprétations, dont celles d’Amy Winehouse, de Frank Sinatra, et de notre Sacha Distel national. Parmi toutes ces interprétations, c’est celle de Toquinho qui était la référence pour cette reprise du mois. Le côté sautillant des versions épicées de Toquinho m’a plus attiré que les versions lentes et flegmatiques d’un Joao Gilberto par exemple.
Donc, un peu comme Jeff Buckley qui n’avait pas véritablement repris la version originale de Hallelujah par Leonard Cohen mais la reprise de John Cale, je n’ai ici pas cité l’interprète original comme référence. La vraie première version studio du morceau était interprétée au chant par Joao Gilberto et Astrud Gilberto (et Stan Getz au saxophone, Antônio Carlos ‘Tom’ Jobim au piano, Sebastiao Neto à la basse et Milton Banana à la batterie).

Pour continuer sur la lancée du mois dernier, on a continué la contrainte stylistique d’utiliser des synthés, et pas de guitares. On a même carrément utilisé un clavier comme basse. Finalement, j’ai quand même utilisé une guitare, une stratocaster Mexicaine, couplée à une Howie de Menatone, achetée à Benjamin (à qui j’avais déjà acheté il y a quelques mois un extraordinaire ampli Fender Champ 25) et dotée d’un son extraordinaire. Mon Tonelab de Vox me donne des sons crunchy avec des textures granuleuses comme j’aime. Cette Howie me donne ce que le Tonelab ne peut pas me donner : des distorsions onctueuses et équilibrées, tranchantes et chaudes, réglables très subtilement. Franchement, j’ai enregistré avec les réglages que l’on voit sur la photo, et j’ai à peine retouché avec un EQ après, et un petit compresseur : en 15 secondes de traitement c’était déjà dans la boîte ! Plug and play and record, et c’est déjà prêt !

Thibault n’est pas un chanteur. Mais il sait siffler. Pour cette reprise, j’ai donc exploité sa compétence de siffleur, et je l’ai aussi poussé en dehors de sa zone de confort vocalement, et linguistiquement parlant aussi. En effet, on a opté pour un texte en V.O., en portugais. Aucun de nous deux ne parle portugais. Alors j’ai naïvement tapé « garota de ipanema phonétique » dans Gougle. Et on est tombé sur une vidéo d’un gars qui décompose phonétiquement chaque syllabe de chaque mot de la chanson !!! C’était trop facile, tout le travail était mâché, il n’y avait plus qu’à. Et Thibault l’a fait, sans douter. Merci et bravo à lui.

Petit aparté, aujourd’hui c’est la journée de la femme. Et, dans le paradigme musical, la femme qui est à mon sens la plus extraordinaire est Kimbra, la néozélandaise de 27 ans. J’ai eu la joie de la voir en concert à la Maroquinerie (à Paris) le 26 novembre dernier, et elle m’a terrassé. Sa générosité, sa sincérité, sa technique, sa folie, son sens de la démesure pour créer des atmosphères surréalistes, tout ça m’a mis à genoux. Son album sort le 20 avril prochain. Depuis son concert de la Maroquinerie, il ne se passe pas un jour sans que je n’écoute un des trois titres déjà disponibles qui figureront sur Primal Heart (« Top of the World »,  « Human », « Version of Me »).

Retrouvez « The Last Song » sur Bandcamp et Soundcloud.

E.C.

TQID#26 / « Garota de Ipanema » – Toquinho & Vinicius de Moraes