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TQID#43 / « Kuulin Äänen » – Peljim

La 43ème reprise du mois est un morceau d’origine finlandaise que j’ai connu grâce au duo Peljim. Un concert de Peljim est une encyclopédie folklorique puisqu’elles interprètent, a cappella, des chants du monde entier dans les langues locales originales. Chaque titre interprété stimulait mon inspiration. J’en ai gardé un seul, pour une reprise du mois assez expérimentale, tant dans le fond que dans la forme.

Dans cette petite église protestante de Courbevoie, elles sont seules. Elles sont deux, elles ne sont pas seules me direz-vous. Mais elles n’ont pas d’instrument. Cette configuration, l’a cappella, m’impressionne beaucoup. Leurs voix sont à la fois funambule et fil pour l’autre. Elise et Marianne sont jumelles. On pourra parler de la magie de la gémellité, ou y voir des années de pratique au quotidien, cristallisées par leur séjour à Pelhřimov. Depuis ce voyage dans cette petite ville de campagne en République Tchèque, avec laquelle elles ont tissé des liens très forts, quelque chose a pris forme en elles. Pelhřimov, en raccourci, ça donne « Peljim ». Le nom de la ville vient lui-même du latin « peregrin » qui signifie « pèlerin ». Un pèlerinage, c’est un voyage qui nous fait rejoindre deux destinations : la destination géographique qui est le lieu où l’on se rend, et la destination spirituelle, vers une élévation de l’esprit. Même si elles sont en France, les deux soeurs continuent leur pèlerinage, sous la forme d’un voyage musical autour du monde, en sélectionnant les chants qui leur plaisent le plus dans chaque pays. Elles ne traduisent pas les textes, et laissent leur interprétation opérer. Même si c’est une langue qu’on ne connaît pas, leur chant fait défiler beaucoup de paysages et de visages dans notre imaginaire.

Pour ceux qui ne parleraient pas finlandais (et je sais qu’il y en a quelques-uns parmi vous), la chanson parle d’une femme qui croit entendre une voix , celle de son cher et tendre (Kuulin Äänen = J’ai entendu une voix). L’inverse d’Ave Maria, puisque dans « la Dame du Lac » de Walter Scott (dont la traduction d’Adam Storck a été utilisé par Franz Schubert pour son « Ellens Dritter gesang ») c’est Ellen Douglas qui prie la Vierge Marie pour qu’elle protège son bien-aimé pendant la guerre. Pendant que les hommes se tapent dessus, les femmes sont inquiètes.
Qui est l’auteur-compositeur de « Kuulin Äänen » ? Bonne question.
La version du morceau par le groupe MeNaiset (« Nous les femmes », du même nom qu’un magazine hebdomadaire institutionnel en Finlande) est le premier résultat qui apparaît dans les recherches. Relativement monocorde et fantômatique, je lui préfère la version d’EMIAN qui vaut vraiment le détour, avec des sonorités très modernes, entre pop et musique celtique. Pas de trace d’un quelconque crédit d’auteur.

Les chants finnois traditionnels ont plusieurs centaines, voire plusieurs milliers d’années d’existence. La culture de tradition orale ne permet pas de dater exactement des chants qui semblent traditionnels. Le premier enregistrement écrit de cette poésie orale est le Kalevala, dont la première version est publiée en 1835. Elias Lönnrot (médecin, explorateur, lexicographe, linguiste, écrivain, enseignant du folklore, pionnier de la botanique, journaliste et éditeur, scientifique et professeur de finnois et de littérature finlandais) (c’est tout ?) a enquêté dans les campagnes profondes de Camélie pour recueillir un total de 23 000 vers pour la deuxième version du Kalevala publié en 1848. Ces chants n’ont pas été tous créés sur le sol finlandais, il est hautement probable que des peuples aient composé certains chants pendant leur migration. Il n’y avait pas que des narrations de récits de héros, mais aussi des codes de conduite pour époux, des techniques de brassage de bière et de travail du fer.
Le Kalevala a permis de redonner un élan à cette culture du chant, et il y a de grandes chances que le « Kuulin Äänen » chanté aujourd’hui reprenne au moins le style de cette « Renaissance » du 19ème siècle. D’après mes recherches, « Kuulin Äänen » pourrait être un chant composé par Anna Ahmatova, ou par Toni Edelmann pour le documentaire éponyme sur la poètesse diffusé en 1990 sur TV 2, une chaîne de télé finlandaise. Impossible d’avoir des informations antérieures à cette date. Si vous avez des infos, ou un contact qui travaille au FBI : thequeenisdeadrecords@hotmail.com

Quand j’ai entendu la version de « Kuulin Äänen » par Peljim, j’ai senti une atmosphère très spatiale avec des respirations de silences, et des percussions épiques. En 2019, la contrainte c’est de ne pas dépasser 4 pistes au mixage. Avec les voix d’Elise et Marianne, enregistrées en même temps (première fois que je faisais ça), on avait déjà deux pistes. Il m’en restait deux : une pour la guitare, et une pour les percussions. Cette formation m’a fait penser aux débuts d’Anna Calvi, quand elle pouvait se produire uniquement avec sa Telecaster et un batteur pour l’épauler. Sans basse. Il fallait donc adapter mon jeu de guitare pour donner le maximum de fondamentales possibles pour assurer une assise suffisante, sans délaisser un certain aspect mélodique, malgré la place que prenaient naturellement les voix. Avec des accords enrichis, ça faisait l’affaire. Il me suffisait de souligner instrumentalement ce qu’Elise et Marianne exprimaient vocalement, pour créer des résonances harmoniques et énergétiques. Pour obtenir un son fidèle au premier album d’Anna Calvi, j’ai enregistré avec ma Telecaster dans un préampli Liverpool de Tech 21 (modélisation d’ampli Vox) auquel j’ai ajouté le détail qui tue : une réverb à ressorts avec la très charmante émulation de reverb d’Audiothing nommée sobrement Springs.

Retrouvez « Kuulin Äänen » sur Bandcamp et Soundcloud.

https://www.youtube.com/watch?v=5lxlfRsmwRI

E.C.

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TQID#42 / « Your Song » – Elton John

Martin alias LEYNE, a été totalement bouleversé par « Rocketman », le biopic sur Elton John. Genre c’est devenu tellement obsessionnel qu’il a fallu exorciser ça par une reprise du mois. Mais comment faire du neuf avec du vieux, avec ce vieux-là ? Ce « vieux », je parle de matériau musical classique car historique pour la pop culture, Elton n’est pas vieux [recherche Google] ah merde 72 ans quand même. Bon, allez, vite, finissons cet article avant qu’il ne… bref.

Quand Elton John a lu ce que Bernie Taupin écrivait, il l’a tout de suite adopté. Elton, c’est la musique. Bernie, c’est les paroles. En gros, c’est ça l’histoire. Bernie, 17 ans, est donc recruté et ils vont bosser sur des chansons en banlieue londonienne, dans l’appart de la mère d’Elton : « ça a été écrit vite fait sur une table de cuisine ». Mais, étonnamment, c’est le groupe Three Dog Night qui se retrouve interprète de la chanson pour sa toute première version enregistrée en 1970. Elton était un musicien de studio, et le groupe a décidé de ne pas sortir la chanson, pour la laisser à Elton. La gloire et l’argent, ça en les intéressait pas trop. Blague à part, la chanson est bonne, mais c’est l’interprétation d’Elton qui lui donne tout son intérêt. Une bonne chanson, c’est nécessaire mais jamais suffisant. Quand John Lennon entend la chanson, ils deviennent amis, et John est tellement emballé qu’il lui demande de devenir le parrain de son petit Sean.

LEYNE, c’est un folkeux qui avait frappé à ma porte en août 2016, et à qui j’avais dit « va t’entraîner, tu n’es pas digne de moi ». Après 10 ans (« les calculs sont pas bons Kévin ») dans les Grandes Plaines à chasser de l’écureuil pas bio et boire de l’eau de rivière pas filtrée, il a retoqué à ma porte : il s’était endurci, savait désormais marcher par terre avec ses pieds sans chercher à esquiver les fourmis. Donc j’avais finalement accepté de bosser avec lui pour faire son premier album. A l’époque, il s’appelait Martin Leyne. Depuis, il a perdu son prénom. Ce garçon est si désordonné, man dieu. Voilà pour l’aspect fictionnel de l’histoire.
Au départ, Martin est un guitariste folk. Il a beaucoup bossé sa guitare électrique aussi, et s’est dit « pour 2019 je vais apprendre le piano« . Pour débuter, il s’est dit « je vais prendre un morceau facile pour commencer ». Il s’est donc dit « je vais apprendre un morceau de ce nul, là, Etienne Jean« . Je suis d’une humeur de mythomane aujourd’hui, je vais me calmer un peu.

On se dit que ce serait fabuleux d’immortaliser cette prouesse technique de débutant hyper motivé (le mec n’a que quelques mois de pratique en autodidacte), en enregistrant sa version de « Your Song ». Mais voici le problème : il l’avait apprise à partir de l’originale, fidèlement et conformément au piano d’Elton. Je ne voulais pas qu’il enregistre autre chose, il fallait donc trouver un autre son que celui du piano, pour ne pas être trop proche du morceau de référence.
Par accident, j’ai attribué le clavier en midi à deux pistes d’instruments virtuels : un piano d’Addictive Keys (la meilleure simulation de piano selon moi) et une émulation d’instrument à cordes d’Equator, logiciel de Roli qui doit logiquement n’être contrôlable que par un clavier de type Seaboard Rise, de la marque Roli. En une manoeuvre sur le clavier, on avait les deux sons en même temps. Sans doute parce que le Seaboard Rise était également connecté, ouvrant donc à un autre clavier midi l’accès à Equator. Ensuite, respectant la consigne restrictive pour les reprises de 2019 (seulement quatre pistes), il restait de la place pour un violon/violoncelle. Martin a cherché, a improvisé et on a gardé les meilleures idées. Voix, piano, instrument à cordes, violon/violoncelle. Le compte est bon, ce coup-ci, Kévin.

Retrouvez « Your Song » sur Bandcamp et Soundcloud.

E.C.

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L’art, l’instinct de survie, l’envie de mourir

La place de l’art entre l’instinct de survie et l’envie de mourir n’est pas qu’une conception de « bobo parisien ».
L’envie de mourir est une ombre qui se déplace au-dessus d’une montagne qui porte votre nom. La plupart du temps, l’instinct de survie s’interpose pour repousser, percer cette ombre jusqu’à ce que victoire s’ensuive. L’instinct de survie peut aussi être tout modestement une forme de Résistance, et être juste une lumière, une bougie posée sur un balcon en pleine nuit. Cet article est cette bougie.

L’instinct de survie se réveille à la perception d’une menace pour sa vie. Quand on se sent menacé dans sa chair, c’est le générateur de secours qui permet une mobilisation intégrale, intellectuelle et physique, pour un face-à-face avec la mort duquel on doit triompher. Le cerveau nous fait cadeau d’une poussée d’adrénaline qui permet un sur-régime organique. Devenir un surhomme peut ne pas être suffisant, mais est nécessaire dans un combat contre un tigre qui a faim, face à un train lancé à vive allure, au bord d’un précipice qui aspire nos pieds. La peur de mourir est soudée au refus de mourir. Refuser, c’est choisir. Choisir, c’est agir. L’adrénaline fait agir, et de toutes ses forces.

L’envie de mourir contrarie, contredit cet instinct de survie qui est intégré dans notre programmation génétique, et peut-être pas seulement. La vie trouve toujours un moyen, elle est cet élan divin contenu dans chaque chose en mouvement qui ne peut que prospérer, ou mourir pour ensuite nourrir d’autres élans de vie. Quand la vie disparaît, elle devient carburant pour la vie. La vie ne s’arrête pas, la forme est un détail.

L’envie de mourir, avant d’être l’altruiste projet de nourrir d’autres réalisations du vivant, est l’envie de soustraire ce qui est dysfonctionnel. La vie ne serait qu’une histoire d’autodestructions en chaîne si on mettait ses propres intérêts de côté. Le vivant roule d’abord pour lui-même, pour sa propre forme, et a pour mission de survivre individuellement pour pouvoir propager, aussi longtemps ou aussi bien que possible, une vie qui aurait sa forme. La souris ne se laisse pas manger volontiers par le chat au nom de la grande cause de la vie, au nom de la sainte chaîne alimentaire. La souris refuse et s’enfuit. Survivre est un premier but, qui permet ensuite à nos gènes conquérants de pouvoir travailler pour façonner le monde. Si notre forme dans le miroir ne ressemble à rien de défendable, l’envie de mourir est interprétable comme un réflexe de conformité. La différence comme erreur de la nature.

L’instinct de survie est ce qui nous maintient sur le ring. La Nature, l’ordre naturel des choses, ne garde que les meilleurs, les plus forts. L’environnement suffit à éradiquer physiquement les organismes les plus faibles. Personne n’a envie de perdre. Mais on peut s’avouer vaincu. L’envie de mourir est donc l’envie de finir au plus vite un combat (considéré comme) perdu d’avance et qui génère de la souffrance inutile. Inutile puisque la défaite est certaine mais pas assez imminente. L’instinct de survie permet de se battre contre une menace extérieure, clairement identifiable car au-delà des limites moléculaires de notre propre corps. L’envie de mourir est une défaite mentale qui précède chronologiquement la mort, et qui peut même en être l’unique cause.

L’envie de mourir est rattachée directement au mental de l’individu. C’est la compréhension, l’interprétation, l’extrapolation, le traitement cérébral d’une situation qui fait aboutir à cette envie, sans que la peur ne puisse s’interposer. La résignation étouffe la peur, la remplace. Quand on a accepté une idée, on la craint moins. Sans la peur, où est le refus, où est l’envie ? L’envie de mourir, c’est la non-envie absolue, c’est la conviction qu’il n’y a plus de vie à honorer, plus rien de possible dans la vie. L’envie de mourir est une conviction, une idée. La défaite mentale, c’est la victoire de l’idée de la mort, la victoire de la mort alors qu’on est encore vivant.

L’instinct de survie peut être activé malgré cette mise en danger intérieure. On peut se sauver soi-même. Il s’agit alors une véritable dualité interne. Comme si d’un côté l’instinct déclarait tout naturellement « la mort est l’issue », et de l’autre, l’ego, création plus personnelle que l’instinct, voulait s’affirmer et refusait de disparaître. A notre mort, tous nos atomes sont recyclés. Dans un article que j’ai écrit il y a quelques années, je partais de la question « Peut-on, doit-on éviter l’erreur ou l’échec ? » et voici ce à quoi j’arrivais dans le dernier paragraphe de mon développement :

On dit que tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir. Après la mort, le corps poursuit son chemin pour servir aux vivants. La mort est une étape. La mort d’un corps n’est donc une fin qu’à l’échelle de l’individu qui cesse d’exister quand il cesse de penser. Si l’on cesse de penser, sa propre représentation mentale de la personne que l’on est n’a plus d’interface : sans projection de l’esprit, l’ego n’existe plus. Seul l’égo disparaît avec la mort. Les atomes, eux, restent en mouvement, et formeront d’autres corps. La vie ne s’arrête donc pas avec la mort d’un corps, elle continue. Il y a donc toujours un espoir car, avec cette perspective, il y a véritablement une vie après la mort. De plus, si vous laissez un héritage derrière vous, malgré la mort biologique de votre corps, vous accéderez à une forme de postérité. Est-ce que les gens, quand ils sont morts, perdent leurs attributs intellectuels, leur caractère ? Non, tant que la flamme du souvenir brillera dans la mémoire des vivants, les personnes continueront d’y exister autant que de leur vivant.

L’envie de mourir ne concerne pas ceux qui estiment qu’il leur reste des choses « importantes » (notion subjective) à faire. La souris estime qu’échapper au chat lui donnera la possibilité de vivre pour faire des choses de souris (la souris n’estime peut-être rien, mais en tout cas il y a au moins ses gènes qui prennent les commandes). Les gens qui peuvent se permettre de mourir en paix sont ceux qui n’ont aucun regret, et qui ont non seulement tout fait, mais également tout bien fait. Par ego, au nom de l’image que l’on a de soi et l’image (le message) que l’on veut donner aux autres, on peut être inspiré de refuser la lâcheté de céder à l’envie de mourir sans avoir tout fait, et tout bien fait. D’où l’importance de l’art, dans le mécanisme de sublimation de cette envie de mourir, détournant l’attention portée à des idées d’autodestruction d’une vie ratée vers un projet d’une vie empreinte de beauté et d’autodiscipline pour pouvoir cueillir, révéler, voire fabriquer et faire prospérer cette beauté, à travers l’art et toutes les énergies en circulation entre les gens pendant la création.

Sans ego pour catalyser l’ensemble de ces possibilités créatrices, beaucoup d’humains se désagrégeraient. L’ego est la solidification d’une idée de soi-même. Sans cette rigidité, qui resterait debout ? Quand il n’y a plus de justice, quand il n’y a plus rien de beau, quand il n’y a plus rien d’important, il reste l’art.
Prenez soin de vous, pratiquez un art.

E.C.