TQID#20 / « Skyfall » – Adele

Adele est une grande interprète dont je ne suis pas fan. Voilà, c’est dit. Mais « Skyfall » a quand même quelque chose de spécial, et il me fallait bien ça pour sélectionner une chanson d’Adele pour une reprise du mois. Au départ c’était un morceau de Beyoncé qu’on avait prévu d’enregistrer mais finalement, et étonnamment, j’ai été emmené dans une direction imprévue et sur un terrain inconnu, guidé-perdu par Ayda Benslimane.

« Skyfall » est la BO du film du même nom sorti en 2012, et marquait les 50 ans du premier film James Bond. Adele le reconnaît elle-même, elle ne fait que des chansons d’amour dans lesquelles elle se plaint. Enfin, elle ne le dit pas comme ça évidemment. Je ne suis pas très BO généralement. Il faut remonter à « Jurassic Park » (1993) pour avoir une BO qualitative qui me marque. Enfin, il y a eu « La La Land » aussi, depuis, dont la BO m’obsède depuis que j’ai vu le film au cinéma. Et vous, vous arrivez à vous souvenez de beaucoup de BO de films ? Le travail de montage a lieu avec des morceaux classiques en guise de points de repères, et ensuite on demande aux compositeurs de faire des morceaux « à la manière de » pour remplacer ces points de repère. Comment créer des choses originales dans ces conditions ?
Au départ, on s’était mis d’accord sur « Drunk in Love » de Beyoncé, mais on a eu trop de difficultés du fait de l’aspect assez linéaire de la base instrumentale. On avait des idées, mais finalement on a été bien inspiré d’arrêter de tourner en rond pour chercher ensuite un autre titre.

Ayda est la sœur de Yassine, que j’ai connu il y a une dizaine d’années. On était tous les deux fans de Radiohead et Jeff Buckley, et j’admirais son aisance vocale. Yassine a fait partie du groupe marocain « The Basement », et j’espère qu’il va reprendre bientôt le chemin de grands projets.

Je ne ferai pas de comparaison avec sa sœur, si ce n’est pour mentionner leur grande qualité et leur côté puriste. Pas puriste-sectaire, mais puriste-chercheur de la juste interprétation.
Et donc, en juillet, Yassine a posté sur Facebook une reprise d’une chanson de Beyoncé, par sa soeur. J’ignorais qu’il avait une soeur. J’écoute, j’entends une voix de qualité, j’imagine ce que je pourrais la faire faire, je vois qu’elle est à Paris, je la contacte, et voilà !

Je n’ai que très récemment compris ce qu’était le groove. On peut lire et apprendre des définitions. Si on ne le ressent pas, on ne peut pas comprendre. Je dirais que c’est quand un placement rythmique particulier affranchi du tempo a plus d’impact que l’information harmonique/mélodique.
Ayda m’a donné donc l’opportunité de travailler un style que je ne pratique pas vraiment de moi-même. Elle a décidé des arrangements rythmiques dans les moindres détails. Elle a imité la batterie avec la bouche et tout. C’était du sérieux. Et j’ai juste ajouté les guitares solo, complètement inspirées par John Frusciante, le génial guitariste des Red Hot Chili Peppers.

En 1999, j’avais 15 ans. J’ai découvert l’album Californication des Red Hot Chili Peppers le même jour que l’album Ok Computer de Radiohead. J’ai tout de suite adoré ces albums. J’ai récemment réécouté l’album « Californication », avec une oreille différente de celle que j’avais quand j’étais adolescent.  J’avais beaucoup écouté et analysé « Ok Computer ». Quelle surprise : l’essentiel de Californication est mixé en mono (hormis quelques rares guitares). Ce n’est pas une prod propre et puissante à la Coldplay des années 2010, et en plus l’album est hyper compressé et l’étape de mastering a écrasé les crêtes et créé des distorsions artificielles numériques. Il existe des versions non-masterisées des morceaux de l’album disponibles à travers internet. Et pourtant cet album-là des Red Hot est une référence historique pour le grand public, mélomanes et musiciens.

L’idée qu’une perfection est la condition sine qua non à la transmission d’une émotion est juste du pur délire de perfectionniste qui a perdu tout sens des réalités. Que ce soit en musique ou dans la vraie vie, il y a évidemment un minimum requis au niveau de la forme, mais une perfection (quels qu’en soient les paramètres) est vraiment superflue.
Faire de son mieux est la perfection la plus raisonnable pour oser faire les choses et être heureux.
« Est-ce que vous connaissez quelqu’un qui achète un disque parce que la caisse claire sonne d’une certaine façon ? Non. Les gens achètent des disques quand la musique les touche émotionnellement. » – Al Schmitt

Retrouvez « Skyfall » sur Bandcamp et Soundcloud.

E.C.

Publicités
TQID#20 / « Skyfall » – Adele

TQID#19 / « The Dog Days are Over » – Florence and the Machine

En 2009 arrive un ovni, Florence Léontine Mary Welch, avec sa voix puissante décomplexée et sa pop baroque. Tout le monde connaît « The Dog Days are Over », même les fans de Florent Pagny. Isa connaît bien ce titre et elle était de passage par Paris il y a quelques jours. C’était un vieux projet, d’enregistrer ça avec elle. On avait tenté un premier brouillon il y a trois ans. Cette fois-ci, c’était la bonne !

La légende raconte que Florence a été repérée par sa manageuse dans les toilettes d’un nightclub. Genre elle était bourrée et chantait en pissant, chantait ou braillait même, et Mairead Nash passait par-là. Elle a menti en prétendant avoir un groupe, et elle a fait style en chantant du Etta James. 100% bluff. Et bingo. Faites comme ça, les gens. Vous devriez tellement chanter plus souvent dans des toilettes publiques. Vous finirez peut-être par passer à la télé, cautionnés par la BBC. On n’est pas tous tombés amoureux de Florence dans cette vidéo ?

Avant de me lancer à fond dans mes désormais institutionnelles reprises du mois, je voulais enregistrer un album de reprises, d’un coup. Mais c’était trop gros, et je ne savais pas quelle ligne éditoriale adopter. En 2014, on avait tenté d’enregistrer ce morceau avec Isa, mais ça n’avait rien donné. A l’époque je pensais manquer de matériel, mais c’est la technique qui me faisait défaut surtout. Arrivé à la 19ème reprise, même s’il reste des axes d’évolution à travailler, j’ai gagné en confiance et suis devenu plus réaliste. Et je revendique l’imperfection de ces reprises en acceptant les défauts inévitables car je tente systématiquement des choses que je ne sais pas faire. Autrement dit : YOLO.

Il y a quelques jours, une camarade (coucou Amélie) m’a parlé de ses découvertes de synthés, parmi lesquels le Monotron de Korg, que je me suis procuré (seulement 35 euros la bestiole). Pour certains effets sonores, j’ai également utilisé le Monotron Delay. J’ai aussi testé le Monotron Duo mais n’y ai pas vu de pertinence donc finalement ça sera pour une prochaine fois.
Le Monotron (tout court) est un tout petit synthé avec un clavier analogique à ruban avec lequel on peut faire des glissendi (pluriel italien de « glissendo ») (j’ai fait du latin aussi, j’aime dire « des cacti »). Justement, il y a quelques semaines j’ai découvert le Seaboard Rise, une merveille de toucher tridimensionnel qui coûte un peu cher. On attendra les premiers modèles d’occasion sur Le Bon Coin !

Mais pourquoi je suis si content de faire des glissendi ? Parce que je peux enfin essayer d’imiter le son des Ondes Martenot ! Ça fait environ depuis que je bricole le son (j’ai démarré en 2005) que je veux retrouver cette sonorité. L’instrument coûte 15 000 euros, alors il faut trouver une alternative ! Avant de me procurer l’instrument virtuel développé par Sonic Couture, je veux trouver la meilleure solution physique.
J’ai essayé la guitare électrique avec une grosse saturation à la limite du larsen et avec un vibrato adapté et un e-bow, bof. J’ai essayé de remplacer la guitare par la voix, et les résultats ont été un peu plus probants, sauf qu’une voix humaine n’est pas continue, il faut reprendre son souffle, ce qui implique beaucoup de travail en post-prod pour rattacher toutes les notes. C’est laborieux. Le Monotron fait parfaitement le job !

Tous les fans de Radiohead se souviennent de leur concert diffusé sur Canal + en 2001, avec notamment la somptueuse performance d’utiliser trois ondéas (le nom de l’instrument qui utilise le principe inventé par Maurice Martenot en 1928) comme seul accompagnement de la guitare et de la voix de Thom. Déjà qu’en utiliser qu’un seul peut paraître prétentieux… Je pourrais vous raconter que l’ondéa est le synthétiseur le plus organique qui existe etc. Ecoutez :

Retrouvez « The Dog Days are Over » sur Bandcamp et Soundcloud.

E.C.

TQID#19 / « The Dog Days are Over » – Florence and the Machine

TQID#18 / « Grace » – Jeff Buckley

Quand j’ai décidé de reprendre « Grace », je n’étais pas sous drogue et je n’avais perdu aucun pari. La version originale est tellement intense, nuancée et parfaite, qu’il est fou de vouloir s’y mesurer. Mais ces reprises sont là pour se réapproprier des morceaux tout en défiant ses propres limites, celles de mes invités et les miennes.
J’y pensais depuis longtemps, et j’ai sans cesse reporté le projet. Je me sentais bien incapable de faire honneur au morceau original, il fallait que je progresse encore. Et il y a quelques jours les internets commémoraient les 20 ans de la mort de Jeff. C’était le signe. Alors allons-y !

J’ai découvert Jeff Buckley en 2004, à la chorale de la fac. Evidemment, c’était « Hallelujah » qui était au programme. La chef de chœur m’avait confirmé que c’était un super chanteur, alors je m’étais gravé l’album Grace pour constater ça de mes propres oreilles. A la première écoute, j’ai compris que Jeff avait une super voix, certes. Mais je n’étais pas du tout fan de son timbre et de sa technique (j’en parle dans l’article de novembre sur la reprise « All Flowers in Time »).

C’est Gary Lucas, ancien guitariste de Captain Beefheart, qui compose et offre « Grace » à Jeff Buckley. Ils se rencontrent à New York en avril 1991, au concert-hommage à Tim Buckley, père de Jeff. Gary propose à Jeff de rejoindre son groupe, Gods and Monsters. Pour l’appâter, il lui compose aussi « Mojo Pin ». Jeff quitte Los Angeles pour déménager à New York et ils travaillent ensemble pendant quelques mois. Quand le label du groupe (Imago) annonce ne vouloir proposer de contrat qu’à Jeff (qu’il a refusé), la collaboration prend fin.
Pas rancunier malgré ces quelques tensions, Jeff invite Gary à venir enregistrer ses compos, « Mojo Pin » et « Grace », en été 1993. Ça va. C’est cool. Depuis la première version de Grace, Jeff s’est bien approprié la chanson, et a progressé techniquement. L’écart avec la version album est remarquable.

L’album Grace est sorti le 23 août 1994. Cet album ne fait pas tout à fait l’unanimité, évidemment, il semble prétentieux, indécis dans sa direction. On juge ce qu’on ne comprend pas, et il fallait sans doute attendre le recul de quelques années pour achever de convaincre les vilains sceptiques.
Tous les morceaux de l’album sont différents, ils sont tous terriblement difficiles à reprendre vocalement. « Grace » est selon moi la plus compliquée du fait de la vitesse d’exécution de certains enchaînements mélodiques. La tenue de notes hautes est aussi évidemment un gros défi, n’est pas Jeff Buckley qui veut.
Quelques personnes s’y sont essayées, chacun dans son propre style :  malaisant, appliqué, maîtrisédésinvolte, fidèle à l’originale, et WTF :

« Que celui qui n’a pas traversé ne se moque pas de celui qui s’est noyé… » (Proverbe d’Afrique du Sud)
Les versions live sont des exploits.
En studio, on a davantage de marges de sécurité, puisqu’on peut prendre des risques et recommencer, encore et encore, jusqu’à ce que ça passe. On peut être ambitieux, plus qu’en live. J’ai mis trois tentatives (pas trois prises mais trois jours différents, avec une dizaine de tentatives à chaque fois) à réussir quelque chose que je considère comme étant conforme à mon maximum absolu du moment, après avoir travaillé au préalable pour repousser mes limites. Ce titre réclame une interprétation avec de l’implication physique, de l’engagement psychologique, et c’était donc très épuisant. L’exercice était un prétexte pour progresser, et je considère le défi comme réussi. Maintenant il ne reste plus qu’à travailler dur pour avoir tous les jours ce niveau en live !… Niveau largement en-dessous de ce que Jeff savait faire en live, lui.

Pour les arrangements, j’ai voulu quelque chose de dépouillé et acoustique. J’ai utilisé ma guitare Lag Tramontane 12 cordes et le Merlin de mon fidèle camarade Jimmy Letter, une sorte de guitare à 4 cordes en tonalité majeure, contraignant à quelques bends pour atteindre certaines notes. Pour les percussions, j’ai utilisé des balais (dont j’ai fait l’acquisition récemment pour les besoins d’un EP sur lequel je travaille) et mes deux tambourins (rien de plus). Et j’ai tapé dans mes mains aussi, pour coller au plus près de mon modèle : je me suis inspiré des prestations live de Nusrat Fateh Ali Khan, grande idole (le terme n’est pas exagéré) de Jeff. Nusrat, considéré comme un demi-dieu, était un maître de qawwali, un courant musical soufi. Il chantait assis, et, d’une voix extraordinairement puissante et élastique, réalisait des solos stellaires. Il a été le chanteur qawwali le plus prolifique dans la quantité d’enregistrements, et a fortement contribué à la popularisation du style en acceptant d’occidentaliser les instrumentaux l’accompagnant. Il est mort le 16 août 1997, moins de trois mois après Jeff Buckley.

Retrouvez « Grace » sur Bandcamp et Soundcloud.

E.C.

TQID#18 / « Grace » – Jeff Buckley