TQID#22 / « Said the People » – Dinosaur Jr

Le thème du mois, c’est les dinosaures. Mais on n’a pas fait exprès. D’un côté, il y a Valérian Bordas, l’ancien leader de Denver Is Not The Last, groupe jurassien (et pas jurassique) (haha). De l’autre côté, Dinosaur Jr, groupe américain de rock progressif. Et on a mélangé le tout pour faire « Said the People ».

Qui ne connaît pas Dinosaur Jr ? Jusqu’il y a peu, c’était mon cas. J’avais laissé ce groupe sur le seuil de la porte de ma culture. J’avais lu que c’était une influence du côté des gars de Radiohead, mais je n’avais jamais creusé. Jay Mascis et Lou Barlow, c’est le duo-pilier de ce groupe né en 1984. C’est Jay le grand chef qui décide de tout. Au point de même enregistrer tout un album à lui tout seul (Green Mind en 1991), après avoir viré Lou. C’est leur premier album à sortir pour une major, Jay voulait faire ça bien, et on est mieux servi par soi-même. En plus son batteur n’arrivait pas à jouer tout ce que Jay voulait, alors Jay batte sur 7 morceaux sur 10. Voilà. Je ne sais pas s’il roulait en Harley Davidson, mais en tout cas il n’avait besoin de personne.

Jay est un personnage atypique. Un putain de nihiliste.  Oui, mais pas de la même sorte que dans The Big Lebowski. D’ailleurs, il pourrait clairement en être un personnage. Pas seulement par le look de post-hipster, mais par sa personnalité flegmatique, mollement désinvolte, défaitiste ascendant dépressif. C’est tellement un rebelle insoumis qu’il avait refusé d’être le deuxième guitariste de Nirvana à l’époque où le groupe faisait la première partie de Dino Jr. Quand on le compare à Kurt Cobain, il précise que lui aussi était malheureux, mais qu’il ne s’est pas suicidé, même s’il semble sous-entendre qu’il n’en était pas loin. Jay Mascis n’est pas un bout-en-train. Il est malheureux et ça se sent dans toutes ses interviews. Ses réponses sont laconiques, il fait un effort surhumain quand il accepte de développer une explication, raconter une histoire. En  finissant par grommeler dans sa barbe.

Jay ressemble à un vieil ours. Non. Un tricératops. Le tricératops malade de Jurassic Park. Peut-être usé par sa relation avec l’industrie musicale. Il n’a pas l’air mécontent de sa musique, instrumentalement parlant, mais il pense que sa voix est la raison principale pour laquelle Dino Jr n’a jamais décollé. Jay dit avoir tiré un trait sur toute ambition de succès, en invoquant Nirvana comme référence (« le succès ne rend pas heureux »), il affirme ne plus vouloir attendre de reconnaissance et ne faire de la musique que pour lui-même, mais il parle de cette problématique de reconnaissance du public dans toutes ses interviews. Après plusieurs années de pause de dépit, il reprend le groupe en 2006, dans sa formation initiale. Il a ça dans les tripes, le Mascis. De toute façon, c’était ça où le suicide.

L’album Farm où figure « Said the People » est sorti en 2009. A la lumière de l’histoire de Dinosaur Jr, il est difficile de ne pas voir dans les paroles du morceau, écrites par Jay Mascis, un constat personnel largement inspiré de sa déroute dans le monde de l’industrie musicale.
« I’ve been staring in the space / All this time, not a smile, such a waste / I don’t wanna know  / I can’t tell you, I just have to go« 
Finalement, même si c’est un peu la louz niveau popularité, tu as continué la musique. Tiens bon, mec.
« All the people drag me down / All the people that I know / Save me »
Si tout le monde te déprime, peut-être que tu devrais changer de fréquentations. Ou peut-être que tu es devenu misanthrope, un peu.
Bref, Jay est un écorché vif profondément déprimé. Mais il fait de la bonne musique en contrepartie. S’il allait bien, il serait peut-être comptable. Comment ça il y a des comptables déprimés ?

Qui ne connaît pas Denver Is Not The Last ? Ok, ça par contre c’est une grave erreur qu’il faut absolument réparer. Tout commence à Lons-le-Saunier, zone hautement rock pendant les années 2000, avec Valérian, et son premier groupe de lycée Glamour Couscous Band, suivi de the Pussyheads. C’est un peu vache de ressortir ces noms un peu honteux. Il y a prescription maintenant. Surtout qu’après il y a eu Denver Is Not The Last, « encore un nom à la con » vous me direz. Attendez un peu.
Le groupe naît en août 2009. Quand Valérian rencontre le batteur Virgile Carlsson, c’est « le coup de foudre ». Et Thomas les rejoint à la basse, pour faire un power trio du tonnerre. Ils passent sur Oüi FM, jouent en live sur France 3, et, consécration, vont jouer à l’Olympia pour la finale du tremplin « Rock the Gibus ».

Aujourd’hui Virgile joue pour plusieurs projets, notamment Kikkr. Et le monde est petit, petit² même, car on a pu le voir dans le clip de la camarade Lorène Aldabra, qui sera en concert les 23, 24 et 25 novembre prochain à Paris. Je dis « en concert », mais ça sera du gros show.
Valérian a fait son Jay Mascis et a arrêté Denver Is Not the Last, après un seul et unique EP. Mais il a repris ses projets musicaux et a passé quelques jours « en résidence » à The Queen Is Dead Records. Son futur projet ne s’appellera plus Denver Is Not the Last mais les quelques morceaux qu’il a enregistrés sont vraiment denver-esques. C’est que Valérian aime tout particulièrement le rock psyché cocaïné des Vines et de John Frusciante, et la britpop 90s d’Oasis et de Radiohead.
J’étais tombé sur « Said the People » complètement au hasard, quand Spotify est parti sur une lecture de suggestions de titres dans le style de la playlist (la mienne) qui venait de se terminer. Ce morceau m’a tout de suite plu. Même chose pour Valérian. Bingo.
Rendez-vous dans quelques mois pour la sortie de ses nouveaux titres. Pour le moment, voici sa reprise, la 22ème reprise du mois, et la 10ème de l’année.

Retrouvez « Said the People » sur Bandcamp et Soundcloud.

E.C.

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TQID#22 / « Said the People » – Dinosaur Jr

« What If? », Martin Leyne (Sortie le 19 octobre 2017)

Martin est entré en contact avec moi en été 2016. A l’époque, son projet est vraiment prometteur. Je lui ai conseillé d’enregistrer par lui-même autant de musique que possible, de s’aguerrir, d’aller aussi loin que possible seul, pour mieux appréhender les conditions d’enregistrer, et tirer ainsi le maximum de l’aide que je pouvais lui apporter. 6 mois plus tard, il me recontacte. Il est prêt. Depuis les débuts du label, j’ai été démarché par des musiciens, mais aucun projet n’avait retenu mon attention. Non pas que je m’estime trop bien pour certains projets, mais il doit y avoir une forme d’adéquation, des valeurs et culturelles partagées.

Au fil des discussions, on construit donc les orientations de chaque morceau, en mettant en commun les potentiels que j’ai entendus dans ses maquettes, et les aspirations de Martin. Voici donc l’occasion de faire un passage revue des différents morceaux de l’EP.
Dans la pop folk aérienne de Martin, je reconnais une lien de parenté avec un groupe islandais que j’aime beaucoup mais qui est méconnu, Ampop (« The Tree and the Moon »). Dans la même famille pop atmosphérique, Martin aime beaucoup Alexi Murdoch (« This Morning »). Dans ses démos, j’entends aussi une voix cousine de Tom McRae (« Hey Mister »). Et évidemment le côté cool de Jack Johnson (« What If » , « A Crumb Story »), une délicatesse lyrique et une force tranquille digne d’un Ben Harper (« Something I Ignore »). Les ukulélés ne sont pas sans rappeler Eddie Vedder (« It Is Time »).
Et, en plus, à 20 ans, ce gars-là a énormément de choses à raconter. Il ne meuble pas ses musiques avec du flan. C’est un véritable songwriter. Je ne vais pas vous raconter qu’il ne laisse rien au hasard, ce ne serait pas exact. Ce n’est pas un control freak, le musicien perfectionniste éternellement insatisfait qui répond « oui mais » à tour de bras. Il accepte le hasard et l’intuition. C’est un bosseur intelligent qui a la classe de récolter le fruit de son travail en totale sérénité.

Martin est venu avec son camarade Kevin Maribas, et on a enregistré très facilement. Les garçons maîtrisent leurs morceaux, tout se fait sans problème. Rien qu’avec une guitare et une voix, tout est déjà là, l’essence de chaque morceau va de soi. Pendant plusieurs semaines, Martin et moi communiquons par email et téléphone sur les arrangements nécessaires. Pendant les phases d’enregistrement, j’ai poussé le duo à sortir autant que possible de sa zone de confort. Avec ces gars-là, c’est facile. Pendant la phase de production, ce sont les idées et directions de Martin qui m’ont amené à sortir de la mienne. En parlant de zone de confort, il faut noter que pour « Something I Ignore » le violoncelle est joué par Amandine Alexandre, qui a accepté de bien vouloir jouer devant mes micros alors qu’elle n’avait plus touché véritablement à cet instrument depuis une éternité.

En toute fin de session d’enregistrement des voix, il nous restait un peu de temps. Alors, en 2h, je lui ai fait enregistrer « Song 2 », dans le cadre des reprises du mois du label. Il a enregistré la voix sans connaître le morceau original de Blur. Je lui ai juste chantonné en diagonale la mélodie de la voix. Ah oui, il a aussi joué la guitare folk pour ce morceau. Si ça, ce n’est pas une prise de risque !
Petite parenthèse : pour cette reprise, on entend aussi les guitares électriques d’Eddie Von Meyer qui a sorti il y a quelques jours Space Entropy, un incroyable 7 titres (7 est un chiffre magique) qu’il a composé, enregistré et mixé seul. Je vous recommande vivement l’écoute de cet OVNI grunge (disponible sur Spotify également).

Nous vous livrons avec fierté un EP 7 titres, « What If? », le tout premier de Martin Leyne, exposant la riche palette artistique d’un gars qui va aller loin. C’est obligé, c’est le Kylian Mbappé de la folk, la réincarnation française de Ben Harper.
« What If? » est disponible en CD physique dans la boutique de notre site, et en streaming sur Spotify, Deezer, iTunesBandcamp, Soundcloud
Nous voulons vraiment remercier du fond du coeur  tous les contributeurs qui, en précommandant (en grand nombre !) l’EP avant sa sortie, ont rendu ce projet possible !

What If?

1. What If
2. The Tree and the Moon
3. Hey Mister
4. Crumb Story
5. This Morning
6. Something I Ignore
7. It is Time

E.C.

 

« What If? », Martin Leyne (Sortie le 19 octobre 2017)

TQID#21 / « Let Down » – Radiohead

Cette année, on a fêté les 20 ans de la sortie de l’album Ok Computer de Radiohead. J’avais l’embarras du choix dans le choix du titre, puisqu’il n’y a que des bombes dans cet album. Alors j’ai choisi l’un des morceaux les plus… confidentiels (tout est relatif). Ce mois-ci, c’est Angel Rei qui m’a fait l’honneur de prendre part à la reprise, avec sa trompette !

Radiohead n’a plus joué « Let Down » en concert pendant 10 ans. La chanson a dû être déçue (let down) (haha). Ils l’ont déterrée l’an dernier, pour le plus grand bonheur des fans. J’ai personnellement toujours adoré ce morceau, dès la première écoute. C’est une sorte de brit pop accessible et un peu intello à la fois, pour ceux qui sont attentifs. Thom Yorke raconte que son inspiration a démarré avec une vision d’une boîte de nuit où les clients seraient suspendus à leur bouteille suspendue au plafond par un fil, et le sol se serait effondré, et la seule chose qui empêcherait les gens de tomber serait ces bouteilles. Ok Thom, you’re drunk, go home.

J’ai découvert Radiohead en 1999 avec Ok Computer, à une soirée avec des copains de lycée. Les morceaux s’enchaînaient et étaient tous aussi merveilleux les uns que les autres. Ce qui est le plus marquant à la première écoute, c’est que, pour chaque morceau, Thom Yorke a une interprétation donc une voix différente, et les guitares sont utilisées de manière variées. Après l’hystérique « Paranoid Android », le triptyque « Exit Music-Let Down-Karma Police » a tout de la britpop brillante des années 90 : simple et efficace, mais épique. Ecrasé entre deux pépites, se glisse discrètement « Let Down ». Le groupe croyait fort en ce titre et avait voulu en faire un single en 1998. Ils ont sorti 100 000 livres de leur poche (la monnaie, pas des bouquins) pour faire un clip officiel qui finalement n’a jamais été utilisé… car ils ont détesté le résultat !

Ce qui a attiré mon attention, c’est d’abord les paroles, une sorte de tableau moderne apocalyptique de la vie urbaine motorisée qui rend tout le monde un peu cinglé. Je me souviens avoir écrit l’intégralité des paroles sur une porte de toilettes à la fac. Oui, j’étais fanatique à l’époque. La deuxième chose que j’ai remarquée pour « Let Down » est la guitare ternaire en contre-temps avec le système binaire général du morceau. Ce genre de décalage me fascine : l’incompatibilité apparente à l’échelle d’une mesure avec finalement un synchronisme cyclique, mariant deux systèmes contraires malgré une adversité pendant le déroulement du cycle, une contradiction harmonieuse, un chaos organisé, allégorie de l’Univers.. Pardon, je m’emporte.

Angel Rei est arrivé en France cet été et est un producteur musical touche-à-tout, spécialisé dans l’électro et toutes les formes musicales libres dérivées. Quand on lui demande de quel instrument il joue, il dit qu’il fabrique de la musique plus qu’il ne joue d’un instrument. Il aime la bidouille, fabriquer des univers surréalistes impossibles à réaliser en dehors du contexte de production musicale sur ordinateur. A la base, il est pianiste et trompettiste, de formation classique. Mais l’important n’est pas ce que l’on peut faire, on se définit plus parce que l’on fait.
J’avais beaucoup aimé enregistrer la trompette de Vincent Jaudon en été 2011, pour quelques morceaux de l’EP Heartlag de Blue Chill (mon groupe). La trompette, avec un petit peu de reverb, c’est d’une noblesse sans comparaison possible.  Ecoutez « Do I Disappoint You » de Rufus Wainwright. C’était la première fois que des trompettes me faisaient pleurer. Cet instrument est vraiment trop sous-côté en pop !

L’effet Doppler, ou effet Doppler-Fizeau, est le décalage de fréquence d’une onde (mécanique, acoustique, électromagnétique ou d’une autre nature) observé entre les mesures à l’émission et à la réception, lorsque la distance entre l’émetteur et le récepteur varie au cours du temps. En plus simple, c’est la perception illusoire (ou subjective) d’un son qui devient de plus en plus aigu au fur et à mesure qu’il s’approche, et de plus en plus grave au fur et à mesure qu’il s’éloigne. Pour ce faire, j’ai posé un micro dans un long couloir, et j’ai demandé à Angel de jouer de la trompette en courant vers le micro, puis en le dépassant. Non, pas vraiment.

Retrouvez « Let Down » sur Bandcamp et Soundcloud.

E.C.

TQID#21 / « Let Down » – Radiohead