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2016, une année de reprises : TQID #11 / « All Flowers in Time Bend Towards the Sun » – Jeff Buckley / Elizabeth Fraser

Au dernier moment ! On est le mercredi 30 novembre et c’était le dernier jour pour publier la reprise du mois. La faute à une longue préparation suivie d’une malheureuse gorge enrouée (réparée par un fabuleux cocktail à base de rhum/soja à la vanille/citron vert/miel de thym). Mais la voici ! La 11ème reprise de l’année est la première que j’ai voulu faire.  Après quelques reprises « moins compliquées » pour me donner confiance, j’ai enfin osé solliciter la grande Lorène Aldabra pour reprendre un duo méconnu (sauf des spécialistes) de Jeff Buckley et Elisabeth Fraser.

Ce mois-ci, nous fêtons le 50ème anniversaire de la naissance de feu Jeff Buckley. Je l’ai découvert à la chorale de la fac, en 2004, presque 7 ans après sa tragique noyade. Quand il a fallu chanter « Hallelujah », je m’attendais à une chanson religieuse lourdingue, j’avoue. Pour la travailler, je me suis procuré l’album Grace. Au début, je n’étais pas fan du tout de sa voix. Jusque là, j’avais toujours été un amateur de chanteurs aux voix plutôt nasales plaintives : Thom Yorke, James Walsh (Starsailor), Tom McRae… Et puis, en travaillant sa version de « Hallelujah », j’ai appris à comprendre sa voix, et ce qui le différenciait de mes précédents modèles.

https://vimeo.com/104889221

A partir de là, je me suis mis à écouter Jeff en boucle, à me procurer tous ses albums post-mortem, live ou studio, à regarder – non – étudier son DVD live à Chicago, le premier sorti dans le commerce. Ses positions de tête, de doigts, et les conséquences que cela avait sur les sons qu’il sortait de sa gorge et sa guitare. Je voulais comprendre pour apprendre. Que c’est difficile (et complexant) de prendre un tel modèle… Mais c’est motivant, car sa palette est tellement large et son esprit tellement élevé qu’il peut enseigner énormément de choses, encore aujourd’hui, presque 20 ans après sa mort.

Grâce aux internets, on peut être exhaustif dans ses recherches. J’ai pu enquêter sur sa famille, sur sa vie privée, et sa couleur préférée était le vert. Non, je plaisante. Enfin, je ne sais pas, peut-être bien, je ne ferai pas de recherche Google là-dessus (en fait je viens de jeter un œil vite fait, je n’ai rien trouvé de fiable). J’ai appris qu’il avait un père, Tim Buckley, prématurément mort, qui avait connu un relatif succès underground (bonjour l’oxymore) dans le milieu de la folk, du jazz psychédélique et funk expérimental, et qu’une certaine Elizabeth Fraser avait repris en 1983 une de ses chansons.

Jeff et Liz ont eu une relation qui a débouché sur une collaboration musicale dont on n’a pas pu entendre beaucoup de fruits. En 2006, au hasard de mes recherches, je suis tombé sur « All Flowers In Time Bend Towards The Sun ». Dans une interview de 2009, Liz ronchonne un peu à ce propos d’ailleurs : « Pourquoi est-ce que les gens ont besoin de tout entendre ? (…) Ce n’est pas une version terminée, je ne veux pas qu’on entende ça… Peut-être qu’un jour je changerai d’avis. »
Dans la suite de cette interview, Liz se confie sur leur éloignement, Jeff totalement dédié à ses concerts et elle qui aurait manqué de compréhension, presque jalouse de la relation qu’il entretenait avec la musique. Elle nous apprend qu’elle avait écrit les paroles de « Teardrop » en pensant à lui, chanson qu’elle était justement en train d’enregistrer avec Massive Attack quand elle a appris sa mort. C’est triste, merde.

Pour faire honneur à cette chanson restée au stade de brouillon, je voulais en faire une version personnelle aboutie, et ainsi dépasser ma frustration musicale d’entendre uniquement ce très joli brouillon que Liz trouvait difficile d’assumer. Pour ce duo, il me fallait donc une voix féminine puissante, fantasque, virtuose. Ces mots qualifiant exactement Lorène Aldabra, je lui avais demandé si ça lui disait de faire un duo avec moi. C’était la première idée de duo que j’avais eue, et le casting était évident puisque Lorène est elizabethfraseresque, en un peu plus bad girl peut-être. Elle m’avait donné son accord de principe avant même de savoir de quoi il s’agissait. Lorène n’enregistre jamais de reprises et a priori n’a pas un univers esthétiquement très proche du mien. Et le résultat de sa prise de voix, totalement intuitif et spontané, est vraiment  à la hauteur du talent qu’on lui connaît. Merci beaucoup à elle, elle a placé la barre très haut, et c’est une fierté d’avoir mon duo avec Lorène Aldabra. Son projet musical personnel, The Glitter Manifesto, décliné pour l’instant en deux fantastiques EP pop electro, continue de se développer et, d’après une récente publication sur sa page FB, on peut s’attendre probablement à un troisième EP pour 2017 ! On sera là au prochain concert en tout cas.

Vous pouvez trouver le morceau sur Bandcamp et Soundcloud.

E.C.

Laboratoire musical, Non classé, Project studio, Témoignage

Une réalité trop grande à enregistrer

La réalisation d’un album, d’un EP, ou même d’un seul titre, est un véritable parcours du combattant d’un point de vue technique, et un pénible parcours initiatique d’un point de vue philosophique. Une chose est sûre : il n’y a pas d’objectivité donc la perfection n’existe pas. On ne peut qu’essayer d’orienter le tout dans une direction subjective et évolutive, au fil des différentes étapes de la production. Dans tous ces méandres de perceptions et perspectives, comment faire de son mieux, où trouver le juste milieu ?

LA PRISE DE SON : UNE RÉCOLTE D’INFORMATIONS
L’enregistrement n’est pas une formalité, on ne peut pas tout rattraper au mixage. Il faut donc bien penser aux méthodes et au matériel pendant la préproduction afin de mettre toutes les chances de son côté au moment de la phase de production. A moins que vous n’ayez prévu d’enregistrer dans des conditions que vous maîtrisez déjà.
Chaque type de micro a sa propre réponse en fréquence. Tous les micros n’ont pas la même sensibilité. A partir de ce constat, on aboutit naturellement à la conclusion qu’un enregistrement est une captation partielle d’un signal sonore. Il faut donc choisir des micros, décision qui revient indirectement à choisir quelles fréquences on va garder et lesquelles on va rater. A titre indicatif, pour les enregistrements de voix, j’utilise deux micros, à la fois un PG42 de Shure, un micro à condensateur (ou électrostatique) particulièrement doué pour la précision du contour et des aigus, et un RB500 de t.Bone, un micro à ruban qui est plus sensible à la définition de la texture et des basses. C’est sans doute superflu d’utiliser deux micros, mais c’est la façon la plus sécurisante pour moi d’enregistrer.  Un seul bon micro bien placé suffirait probablement !
Il ne faut pas non plus oublier la propriété physique du son, qui est une onde en mouvement, une onde à la fois véhiculée et caractérisée par les matériaux qu’elle traverse, et altérée au fur et à mesure de sa distance parcourue. Le son n’est pas perçu de la même façon selon le point où l’on se trouve, et il faut bien décider d’un endroit où placer le micro ! Un même micro collé à un ampli guitare, ou à 30 centimètres en face, ou sur les côtés, ne captera pas du tout le même son. Si l’on cherche une restitution authentique du son, fidèle à ce qu’on entend en direct/live, le plus évident est de placer le micro à l’endroit où l’oreille humaine capterait selon vous le son perçu comme étant le plus riche. Subjectivement, car ceux qui mesurent 1m60 ne percevront pas le son de la même façon que ceux qui mesurent 1m90. Par ailleurs, la nature du son variera aussi forcément d’une fois sur l’autre même s’il sort du même instrument joué par le même instrumentiste. Il n’y a pas qu’une seule forme d’authenticité, ce concept est juste l’idée d’un résultat possiblement réaliste, ou reconnaissable comme tel à partir d’un point de vue.
L’enregistrement est donc une opération de captation subjective et partielle d’un son émis d’une manière particulière et singulière. Un enregistrement est inévitablement orienté par une suite de choix dans un monde aléatoire ! Et ce n’est pas fini !

mics

MIXAGE : SOUSTRAIRE POUR RAFFINER
Une fois l’enregistrement réalisé, on continuera de perdre de l’information au mixage, en nettoyant et façonnant les pistes pour en révéler les éléments-clés pour chaque instrument. Pour ce faire, il semble plus logique (avec un EQ) de gommer les éléments superflus que d’accentuer ce que l’on veut mettre en avant. Enlever l’inutile permet de mieux maîtriser l’espace sonore qui serait vite encombré de fréquences gênantes, comme les très basses fréquences pour une flûte irlandaise par exemple, qui occuperaient discrètement cette piste. Ajoutées aux très basses fréquences d’autres pistes, on arrive rapidement à un épais brouillard. D’où l’intérêt de ne pas avoir trop de pistes à mixer pour chaque morceau… Less is more, comme on dit !
imaginez une rangée de dix vitres alignées, chacune étant légèrement opaque . Si on regarde au travers d’une seule de ces vitres, on voit quasiment parfaitement au travers. Mais si on se place dans l’axe des dix vitres pour regarder à travers elles, on s’aperçoit que l’image est bien plus terne.  Pour éviter cet effet de masque qui obstrue la vision,  il faut bien nettoyer ces vitres, chaque vitre. Idem avec le son. Les fréquences disparues de certaines pistes seront donc occupées par ces mêmes fréquences venant d’autres instruments. L’idée grosso modo est de ne garder que des couleurs distinctes pour chaque piste, en tronquant des bouts des plages de fréquence qui seront plus intéressantes pour certains instruments que pour d’autres.
Ces opérations sont à effectuer dans la limite du raisonnable, bien sûr, pour ne pas dénaturer chaque piste et jouer à Tétris, tel un  maniaque de la géométrie, avec des pistes amputées totalement de la moitié de leur matière. En plus de l’EQ, il y a la compression qui pourrait, en tant que traitement du son, aussi bien révéler les qualités que détruire vos pistes. Voilà donc le défi : réussir à raffiner plutôt que détériorer.

eq

EVITER PUIS EXPLOITER LES ERREURS
L’enregistrement est une récolte de matière première. Plus elle est qualitative, moins l’on souffre de travailler à la raffiner au mixage. Un instrument que l’on considère comme mal enregistré ne pourra pas être poli comme prévu. Son traitement sera donc orienté par la qualité du son qui aura aussi immanquablement une incidence sur les choix pour les autres pistes, au nom de la cohérence globale du morceau. On ne fait pas avec ce qui était prévu, on fait avec ce qu’on a. On peut chercher à sauver des pistes mal enregistrées, on peut le tenter, et on peut réussir. En 1 minute ou en 10 heures… Parfois on n’y arrive juste pas du tout. L’expérience fait prendre conscience que l’on peut perdre un temps fou à vouloir réparer les choses, en vain. On ne peut pas fabriquer un bijou en or à partir d’excréments. Encore faut-il bien analyser la nature du matériau de départ. Au lieu de bricoler pendant des heures, si vous en avez la possibilité, par pitié, réenregistrez ! Et si vous ne le pouvez pas, apprenez de vos erreurs pour faire mieux la prochaine fois ! Les erreurs sont utiles et nécessaires pour rectifier ses méthodes.
L’erreur peut être aussi l’occasion d’avoir une inspiration particulière, ou de tester sa résistance à l’imperfection. Les choix artistiques seront donc orientés par la moisson réalisée à l’enregistrement. Rares sont les prises de son précisément conformes à l’idée que l’on s’en faisait… et tant mieux, car l’alchimie sonore et l’inspiration sont des choses qui dépassent la capacité d’anticipation de l’humain. Il y a des méthodes pour réussir une prise de son, mais il n’y a pas de recette pour réussir de la même façon à chaque fois. Même si les conditions d’enregistrement étaient (semblaient être) exactement les mêmes, les prestations des instrumentistes seraient fatalement différentes.
L’erreur est quelque chose d’involontaire : si elle était volontaire, elle ne serait pas une erreur. L’erreur n’est donc pas quelque chose de mauvais par essence. C’est parfois une déception de laquelle il faut se relever, soit en réenregistrant (j’insiste sur cette option qui serait tellement un impératif si on pouvait se le permettre !), soit en s’accommodant de ce que l’on a pour en faire le meilleur usage possible. Mon côté optimiste et curieux de terrains inconnus me pousse même à apprécier tout particulièrement les accidents, jusqu’à compter sur eux en tant qu’incontournables sources d’inspiration. Un accident crée un exercice (de style) dans un univers où la liberté totale serait limitée par sa propre imagination.

Il y a un quota d’erreurs au-delà duquel vous serez toujours plus ou moins satisfait de votre travail. Certaines erreurs à l’enregistrement seront des bénédictions car ce seront de heureux hasards à partir desquels vous allez pouvoir réviser vos inspirations, vos buts. Le hasard ravive l’intérêt que l’on porte sur son travail, donc les surprises sont les bienvenues. L’inattendu est un terrain supplémentaire que l’on peut explorer avec excitation… quand on n’est pas un control-freak. Mais, vous savez quoi ? La perfection n’existe pas, et il y a des résultats dont vous serez plus fiers que d’autres, c’est normal. Il est tout de même important de commencer et de finir vos projets, pour accumuler de l’expérience et aussi tout simplement faire exister votre art ou l’univers de quelqu’un pour qui vous travaillez. Que vous soyez fan ou pas de votre propre travail. Toutefois, au nom du principe de subjectivité, vous pouvez être sûr que, quelque part sur la planète, au moins une personne sera capable d’aimer ce que vous avez fait, quelle qu’en soit la qualité que vous reconnaissez à votre propre travail. Alors ne soyez pas si dur avec vous-mêmes, ne vous empêchez pas d’avancer à cause de complexes que vous entretiendrez par votre inaction.

E.C.