TQID#18 / « Grace » – Jeff Buckley

Quand j’ai décidé de reprendre « Grace », je n’étais pas sous drogue et je n’avais perdu aucun pari. La version originale est tellement intense, nuancée et parfaite, qu’il est fou de vouloir s’y mesurer. Mais ces reprises sont là pour se réapproprier des morceaux tout en défiant ses propres limites, celles de mes invités et les miennes.
J’y pensais depuis longtemps, et j’ai sans cesse reporté le projet. Je me sentais bien incapable de faire honneur au morceau original, il fallait que je progresse encore. Et il y a quelques jours les internets commémoraient les 20 ans de la mort de Jeff. C’était le signe. Alors allons-y !

J’ai découvert Jeff Buckley en 2004, à la chorale de la fac. Evidemment, c’était « Hallelujah » qui était au programme. La chef de chœur m’avait confirmé que c’était un super chanteur, alors je m’étais gravé l’album Grace pour constater ça de mes propres oreilles. A la première écoute, j’ai compris que Jeff avait une super voix, certes. Mais je n’étais pas du tout fan de son timbre et de sa technique (j’en parle dans l’article de novembre sur la reprise « All Flowers in Time »).

C’est Gary Lucas, ancien guitariste de Captain Beefheart, qui compose et offre « Grace » à Jeff Buckley. Ils se rencontrent à New York en avril 1991, au concert-hommage à Tim Buckley, père de Jeff. Gary propose à Jeff de rejoindre son groupe, Gods and Monsters. Pour l’appâter, il lui compose aussi « Mojo Pin ». Jeff quitte Los Angeles pour déménager à New York et ils travaillent ensemble pendant quelques mois. Quand le label du groupe (Imago) annonce ne vouloir proposer de contrat qu’à Jeff (qu’il a refusé), la collaboration prend fin.
Pas rancunier malgré ces quelques tensions, Jeff invite Gary à venir enregistrer ses compos, « Mojo Pin » et « Grace », en été 1993. Ça va. C’est cool. Depuis la première version de Grace, Jeff s’est bien approprié la chanson, et a progressé techniquement. L’écart avec la version album est remarquable.

L’album Grace est sorti le 23 août 1994. Cet album ne fait pas tout à fait l’unanimité, évidemment, il semble prétentieux, indécis dans sa direction. On juge ce qu’on ne comprend pas, et il fallait sans doute attendre le recul de quelques années pour achever de convaincre les vilains sceptiques.
Tous les morceaux de l’album sont différents, ils sont tous terriblement difficiles à reprendre vocalement. « Grace » est selon moi la plus compliquée du fait de la vitesse d’exécution de certains enchaînements mélodiques. La tenue de notes hautes est aussi évidemment un gros défi, n’est pas Jeff Buckley qui veut.
Quelques personnes s’y sont essayées, chacun dans son propre style :  malaisant, appliqué, maîtrisédésinvolte, fidèle à l’originale, et WTF :

« Que celui qui n’a pas traversé ne se moque pas de celui qui s’est noyé… » (Proverbe d’Afrique du Sud)
Les versions live sont des exploits.
En studio, on a davantage de marges de sécurité, puisqu’on peut prendre des risques et recommencer, encore et encore, jusqu’à ce que ça passe. On peut être ambitieux, plus qu’en live. J’ai mis trois tentatives (pas trois prises mais trois jours différents, avec une dizaine de tentatives à chaque fois) à réussir quelque chose que je considère comme étant conforme à mon maximum absolu du moment, après avoir travaillé au préalable pour repousser mes limites. Ce titre réclame une interprétation avec de l’implication physique, de l’engagement psychologique, et c’était donc très épuisant. L’exercice était un prétexte pour progresser, et je considère le défi comme réussi. Maintenant il ne reste plus qu’à travailler dur pour avoir tous les jours ce niveau en live !… Niveau largement en-dessous de ce que Jeff savait faire en live, lui.

Pour les arrangements, j’ai voulu quelque chose de dépouillé et acoustique. J’ai utilisé ma guitare Lag Tramontane 12 cordes et le Merlin de mon fidèle camarade Jimmy Letter, une sorte de guitare à 4 cordes en tonalité majeure, contraignant à quelques bends pour atteindre certaines notes. Pour les percussions, j’ai utilisé des balais (dont j’ai fait l’acquisition récemment pour les besoins d’un EP sur lequel je travaille) et mes deux tambourins (rien de plus). Et j’ai tapé dans mes mains aussi, pour coller au plus près de mon modèle : je me suis inspiré des prestations live de Nusrat Fateh Ali Khan, grande idole (le terme n’est pas exagéré) de Jeff. Nusrat, considéré comme un demi-dieu, était un maître de qawwali, un courant musical soufi. Il chantait assis, et, d’une voix extraordinairement puissante et élastique, réalisait des solos stellaires. Il a été le chanteur qawwali le plus prolifique dans la quantité d’enregistrements, et a fortement contribué à la popularisation du style en acceptant d’occidentaliser les instrumentaux l’accompagnant. Il est mort le 16 août 1997, moins de trois mois après Jeff Buckley.

Retrouvez « Grace » sur Bandcamp et Soundcloud.

E.C.

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TQID#18 / « Grace » – Jeff Buckley