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Label indépendant pour artistes indépendants : seuls contre tous ? – Une explication brève et réaliste de l’économie musicale actuelle


« C’est la gloire qui commence quand on commence à être cité par des références dans leur domaine » est la nouvelle citation que je vous offre aujourd’hui. Merci à Guilaine Robin de Guil’s Records !

Pour comprendre ce que cela signifie d’être un artiste dans un label en 2023, il est important de mettre de côté tous nos souvenirs de comment c’était avant, balayer tous nos fantasmes, se libérer des croyances pour pouvoir comprendre le contexte contemporain et ce qu’il implique dans votre projet de rejoindre un label. La relation artiste-label a évolué, car les définitions des termes ont évolué : avec la démocratisation des moyens de production (Karl Marx, sors de ce corps) et la « relative » (je suis gentil) dégringolade économique des labels à la sortie de l’ère du CD, les artistes et les labels n’ont plus les mêmes profils, les mêmes compétences, les mêmes possibilités.


L’offre : les artistes


Les ordinateurs sont de plus en plus puissants : un ordinateur portable 1er prix de 2009 m’avait permis de mixer des morceaux de 30 pistes (dans la douleur, mais tout de même). Tout le monde peut faire de la musique avec des VST (instruments virtuels) que tous les ordinateurs portables peuvent faire tourner, et n’importe qui peut s’improviser « chanteur » (la présence d’une voix est le nerf de la guerre en pop) : Autotune est accessible à tous et permet de traiter des performances de voix impropres à l’écoute pour en faire des choses pas forcément toujours belles mais au moins plus justes (au niveau de la note, la justesse de l’interprétation est un autre sujet).

Les instruments sont de moins en moins chers, et même ceux qui sont fabriqués en Chine permettent de faire de la musique. La marque Behringer est la reine du matériel à bas prix, et réussit à émuler des machines jadis réservées aux professionnels installés disposant d’un capital conséquent.

On se retrouve donc avec des gens qui autrefois n’auraient jamais été capables ou même n’auraient jamais eu l’idée de faire de la musique, et ces gens sont en possession d’un matériel à la hauteur pour fabriquer de la musique d’une qualité diffusable. Glissement de terrain pour les studios : même s’ils disposent toujours des meilleures conditions pour travailler le son, en compagnie de techniciens éclairés, le home-studio s’impose comme un concurrent à la fois ridicule sur le papier mais nocif économiquement en pratique. Ce ne sont donc plus seulement les artistes chevronnés et passionnés qui investissent (sacrifient) des milliers d’euros pour les sessions studio qui servent à créer de la musique.

Qui dit démocratisation des moyens dit explosion de l’offre (pour ceux qui réussissent à finir leurs projets). Est-ce que la demande s’est ajustée proportionnellement à cette croissance du nombre de musiciens en herbe ?


La demande : le public


Du côté du public, la demande souffre quant à elle d’une crise : on n’achète plus de CD, c’est trop cher ! Ce qui ouvre la voie royale au numérique, dans un premier temps avec le téléchargement illégal (Emule, si tu nous regardes), vachement moins coûteux qu’un CD à 20 euros. Mais le piratage a été brillamment supplanté par l’émergence des plateformes d’écoute en streaming (avec Spotify dès 2007) qui ont fait gagné un temps fou aux auditeurs numériques. Fini la recherche, fini le temps de téléchargement : tout est déjà dans notre poche dès sa sortie, sur Spotify/Deezer/iTunes et les autres. Tout, et plus encore.

La musique avait réussi à quitter les salles de concert avec l’invention du phonogramme.
La musique avait réussi à quitter les salons avec l’invention du walkman.
Avec le streaming qui peut puiser sa source d’un flux internet transmis dans la rue en 4G, sans support requis autre que la machine de lecture (le téléphone), la musique venait de réussir le tour de force de s’affranchir du temps et de l’espace. Toute musique existe désormais virtuellement de manière illimitée partout. Omniprésente, facile d’accès, elle en perd de sa noblesse en devenant un bien de consommation courante compulsive.

Trop d’offre lasserait donc autant que trop peu d’offre ? Plus il y a de chaînes à la télé, plus on zappe. Quand il n’y avait qu’une seule chaîne disponible (je suis plus vieux que vous le pensez), on était bien plus fidèle et patient (oui, forcément). Transposé à la musique, cela donne un zapping frénétique à la recherche de mieux, à la recherche de la chanson la plus parfaite possible à enchaîner après celle qu’on vient de commencer à écouter et qu’on n’écoutera sans doute pas en entier. De toute façon, le Syndrome FOMO (la future grande maladie du siècle) empêche le répit dans cette quête sans fin de nouveautés, de pépites cachées qu’on veut découvrir en premier dans son cercle d’amis, de la dernière sortie immanquable (d’après le service marketing en tout cas) que l’on veut écouter pour pouvoir dire « je l’ai écoutée ».

Fini le cérémonial de l’achat à la FNAC après avoir découvert un morceau à la radio ou à la télé. J’ai connu cette époque, je suis un boomer. Anesthésié par cet océan de possibilités, on n’a plus le temps d’écouter tout ce dont on entend parler, et d’ailleurs on ne peut entendre parler de tous les artistes. La bande passante de notre attention plafonne, nous ne sommes que des humains, et le temps de cerveau disponible est saturé par toutes les sollicitations : entre les stars vieillissantes d’hier, les stars temporaires d’aujourd’hui, les stars du futur auxquelles on promet un destin fabuleux, et les petits artistes sans aucun suivi, il y a trop de monde. Au secours.


Les médiateurs : les maisons de disque


L’équation est simple et affolante : les musiciens se multiplient comme des chats non-stérilisés dans une forêt péri-urbaine, les consommateurs sont volatiles et sans pitié comme un Jules César oscillant du pouce durant les Grands Jeux Romains de l’arène. Et les maisons de disque doivent essayer de faire ouvrir la bouche des consommateurs encore un peu plus grand pour qu’ils puissent avaler encore un peu plus de musique, faite par leurs artistes. Croyez-vous vraiment qu’une maison de disque qui veut gagner de l’argent va parier sur des artistes d’un goût différent de ceux que le public est déjà en train d’avaler ? Le clonage, le plagiat, l’hommage, la reprise, il ne faut pas s’éloigner trop de ce qui est déjà entré dans le public, dans sa conscience, dans la programmation de ses goûts indexés sur ce qui est matraqué par les grands médias et qui façonne son jugement. Voilà comment naît la musique dite « mainstream ».

Comment rendre jetable un artiste ? En lui ôtant tout caractère propre, et en le glissant dans une campagne commerciale pseudo-artistique d’appropriation d’un genre à la mode (je ne citerai pas de nom, je ne suis pas ici pour casser du sucre sur le dos de… non, vous ne m’aurez pas). Un artiste jetable finit par être jeté, ou se jeter lui-même hors de cette machine/machination. Certains quittent le bateau des grandes structures pour continuer en solo sur un bateau à moteur acheté avec leur propre argent, après avoir profité d’une exposition qui leur a fait gagner également un public. Certains n’arriveront jamais à partir en voyage sur un grand bâtiment et voyageront à la nage. Avec le lot de noyades inévitables auxquelles on ne peut échapper, car cette mer-là avale ceux qui font la planche ou ne nagent pas assez car ils parlent trop.

Quelle place ont les petits labels indés là-dedans ? Ils fabriquent des barques, fournissent une boussole, un gilet de sauvetage couvert de rustines, des rames, et ils encouragent l’artiste à ramer pour avancer. Il y a des labels qui vont accepter de ramer, mais surtout pas à la place de l’artiste. Ou juste un peu pour montrer comment faire. Apprendre à pêcher ou donner du poisson, tu connais. Plus l’équipage est restreint, plus tout le monde met la main à la pâte. Une chose est sûre : un artiste n’est pas obligé d’être dépendant d’une structure pour pouvoir faire de la musique. Arrive alors le concept de label indépendant pour artistes indépendants.


Label indépendant pour artistes indépendants


A première vue, c’est un oxymore : comment un label indépendant et un artiste indépendant se rencontrent-ils et collaborent-ils tout en restant indépendants ? Il s’agit tout d’abord de trouver le juste milieu, le point d’équilibre d’une relation productive qui permettra à des petits (artiste et label) de travailler ensemble, ou des grands (artiste et label) de travailler ensemble, sans qu’aucun des partis ne se sente lésé par l’autre. Une chose est sûre : les petits et des grands ne collaboreront jamais ensemble sans que l’un des deux n’accepte ou ne réussisse à se mettre à la hauteur de l’autre.

Au départ, je vois quatre niveaux de relation artiste-label:
les artistes forts en contrat avec une maison de disque forte, pour qui la rentabilité est acquise car tous les moyens de communication, marketing, promotion sont mis en œuvre pour vendre
les artistes modestes en contrat avec une maison de disque modeste, pour qui la relation doit être suffisamment rentable pour permettre à chacun de rentrer au moins UN PEU dans ses frais, tout en pouvant s’acheter à manger et payer le loyer, pour que la vie continue, pour que la musique puisse continuer aussi
les superstars qui n’ont pas (plus) besoin de maison de disque (des stars du siècle précédent qui ont pris racine dans le paysage culturel) et qui gèrent tout en autonomie
les petits artistes qui n’ont pas de maison de disque parce qu’ils n’ont pas l’air assez aguerris pour proposer un produit musical suffisamment mâture qui mériterait un investissement, et qui se retrouvent seuls, loin des oreilles d’une institution qui pourrait les aider

Cette quatrième catégorie est justement celle qui m’intéresse. D’ailleurs, à ce sujet :
« Pourquoi et comment rejoindre The Queen Is Dead Records ?« 
drecords.wordpress.com/2021/10/21/pourquoi-et-comment-rejoindre-the-queen-is-dead-records/

Continuez la musique si vous aimez la musique. Arrêtez-la si vous voulez être riche ou célèbre, ou alors, si c’est vraiment ça que vous voulez, comme le disait Fuzati : ne me parlez pas.

L.A

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