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TQID#40 / « Needy » – Ariana Grande

La 40ème reprise du mois est une première tentative de ma part dans une direction inédite : le R’N’B. Vous voyez déjà des clichés dans votre tête, je n’ai même pas besoin de les lister. Un bon R’N’B, ça groove. Encore faut-il comprendre ce qu’est le groove. Mais il était évident de toute manière que j’allais faire une reprise avec Roxane, alias roxyjusty, et avec ce morceau groovy, la magie opérait tellement.

 Air Bnb ?
NON, R’N’B, bande de juillettistes !
Si ça parle pas de bed and breakfast, ça veut dire quoi ?
Rhythm and blues. Ritmandblouz. C’est un style musical un peu fourre-tout. Au départ, ce terme désigne une adaptation urbaine tout-terrain du jazz, mêlée à du gospel et blues. Des morceaux de rock’n’roll ou de funk ont été estampillés R’N’B. Le premier morceau officiellement qualifié Rhythm and blues, dans le classement Billboard de 1949, est Huckle-buck de Paul Williams. C’était qualifié de dirty boogie aussi, parce que c’était jugé hot. O tempora, o mores.

La définition contemporaine inclut plutôt du hip hop, de la soul, et un brin de pop . Dans le R’N’B, ce qui m’a le plus marqué, c’est la fin des années 90. J’en ai beaucoup entendu malgré moi, en attendant les clips de Radiohead ou de The Verve sur M6. Et je me suis étonné à toujours tout écouter jusqu’au bout. Les Destiny’s Child, R-Kelly, Craig David… C’était envoûtant et vraiment catchy. Je ne citerai pas ce que j’ai personnellement identifié comme étant de la variété avec juste un rythme syncopé dans les percussions, car ça ne suffit pas pour moi à fabriquer un genre musical. Mais qu’est-ce qui fait qu’un morceau est R’N’B ou pas alors ? La réponse juste en-dessous.

Le groove. Mais c’est quoi le groove ? J’ai mis du temps à le reconnaître, et j’ai mis du temps à le comprendre. La première fois que j’ai clairement identifié le groove, c’est dans « Astral Weeks », premier titre du premier album de Van Morrison. Chef d’oeuvre total, génie absolu. Sorti en 1968, George Ivan Morrison alias Van Morrison a 23 ans, et une spontanéité décomplexée à mort. Et il sort ses phrases en semblant se foutre moyennement du rythme et du tempo. Il commence à côté et finit sur le temps, ou commence sur le battement puis s’emporte pour le dépasser sans mettre de clignotant. Et parfois même il chante, au-delà de la phrase, ou avant, ou à l’intérieur, des vibes qui sont des motifs mélodiques issus de réflexes ou d’improvisations réelles, avec un débit de notes à vitesse variable (beaucoup d’interprètes contemporains ne sachant pas vraiment chanter utilisent Autotune pour bien calibrer les notes de leurs vibes). Il est à côté mais on ne le sent pas perdu, car il n’est ni perdu ni à côté de la plaque : il survole la plaque tout en maître du temps qu’il est.

Ce n’est pas qu’être à côté du temps, faire du groove, ça peut aussi être incroyablement dedans. Par exemple, Craig David te construit le rythme avec la voix, en rythme avec un beat simple, mais créant davantage de profondeur sans que ça ne sonne hyper robotiquement parfait, avec des nuances vocales subtiles régulières qui créent un battement qui géométrise du temps en 3D dans tes oreilles. Du coup, un simple rythme binaire suffira à mettre en évidence le groove naturel d’un interprète, qui te mettra des triolets ou des mesures à 3 temps dans des instrus à 4 temps. Chanter à plat, sans groove, sur des rythmes syncopés, ça ne fabrique pas du groove.
Défini comme ça, le groove ressemble à un bordel organisé, une anarchie en apparence, et c’est cette tension entre le battement attendu et le battement exprimé qui crée le groove. Je ne résiste pas à la tentation de vous représenter à nouveau et éternellement Kimbra, ma grooveuse préférée qui, après Van Morrison, a été une excellente prof de groove (et pas que) :

J’ai fait la rencontre de Mounir dans une entreprise où j’ai travaillé un petit moment (un job qui n’a aucun rapport avec la musique). Il avait entendu que je faisais de la musique, et on a pas mal discuté de prod, de mixage. J’ai été en 2017 à un premier concert de son groupe, The Unplugged Jacks (d’ailleurs on est depuis plusieurs mois en pleine réalisation d’un premier EP pour le groupe). Parmi les membres du groupe il y a JY au clavier et Gimo à la guitare. Ce dernier a accompagné sa fille, Roxane, et ils ont fait tous les deux quelques titres pendant le break de mi-concert. Quand elle chante, elle a exactement ce feeling groove dont je parle dans cet article. Il était évident que je devais faire une reprise du mois avec elle !
Petite anecdote : un ami qui bosse dans la prod a écouté la reprise, et m’a dit que les percussions en léger décalage fabriquaient un super groove avec la voix. Or, les percussions ont été placées parfaitement en rythme, par ordi, sans aucune quantification aléatoire humanisée. Donc c’est le groove vocal de Roxane qui a réussi à mettre le temps en apesanteur et donner l’illusion d’un retard dans le battement et non dans le chant. C’est pas dingue ça ? A seulement 14 ans, roxyjusty avait déjà un sacré feeling. Elle vient d’avoir 15 ans il y a une poignée de jours, bon anniversaire à elle !
On a examiné quelques morceaux possibles, et c’est celui d’Ariana Grande qui s’est imposé tout seul pour être le morceau de la reprise du mois avec elle (et son père à la guitare). Quel beau morceau ! Le groove désabusé d’Ariana, le clavier doux et triste à la fois, la prod simple et suffisante, quel régal. Tout l’album est vraiment bien. Et Ariana Grande n’est pas qu’une poupée qui fait du playback, c’est vraiment du costaud.

Pour le « FOUR-TRACK CHALLENGE » de 2019, l’organisation de ce titre est d’une limpidité rare :
– La voix lead de Roxane
– La guitare de Guillaume (à chaque fois que je le vois, il en a une différente, je suis perdu) avec le léger chorus de la Sea Machine d’EarthQuaker 
– Les percussions d’Addictive Drums 2, comme toujours (merci XLN audio)
– Mon son d’Ondes Martenot, le plus convaincant selon moi, après examen d’autres méthodes
– Une deuxième voix pour l’harmonie vocale, et des enchevêtrements de voix quand à la fin la guitare disparaît, laissant trois pistes disponibles pour une sorte de canon chaotique

Retrouvez « Needy » sur Bandcamp et Soundcloud.

E.C.

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TQID#39 / « Ça pourrait changer » – Brigitte Bardot

La 39ème reprise est un morceau inattendu qui m’a été suggéré par Leny Gatineau, de Croix Klub, qui est venu plusieurs fois de sa Normandie pour travailler sur son projet d’EP (on vous en parle dès que ça sort). Lors de son ultime venue, on a bossé 13h d’affilée. Enfin non, pas exactement puisqu’on a fait une pause pour enregistrer cette reprise. Héhé. Quoi de mieux qu’une pause pendant son travail pour travailler autre chose…

Brigitte Bardot, c’est le canon français du 20ème siècle. Elle n’a pas fait qu’être belle dans des films, elle a été belle devant le micro aussi. Je charrie, parce qu’en fait Brigitte a une très respectable discographie. Pour parler un peu anachroniquement (puisque le référentiel de format vinyle est différent du format CD), Brigitte a tout de même sorti cinq albums (des 33 tours avec une dizaine de titres) et une vingtaine de singles (des 45 tours avec deux ou trois titres). Entre 1962 et 1973.
En 1973, elle arrête tout, les films et la chanson, pour se consacrer à la cause animale et, quelques années plus tard, créer sa fondation éponyme. Chanter « Ça pourrait changer » n’était pas assez, il fallait faire changer les choses. Parmi ses luttes, il y a les conditions d’abattage des animaux dans les abattoirs, le massacre des blanchons (les jeunes phoques), la création de sanctuaires pour éléphants en Afrique du Sud, pour koalas en Australie, pour ours en Bulgarie et pour primates au Cameroun… Plus que des luttes, elle a également gagné beaucoup de ses combats.

« Ça pourrait changer » est sortie en 1964, et est donc le morceau le plus ancien parmi les reprises du mois. Comme souvent à l’époque, les tubes français sont des reprises de succès anglosaxons. C’est ça le courant « yéyé », nom venant de l’onomatopée singeant les « yeah yeah » des chansons anglophones.
La version originale est « Don’t You Ever Change Your Mind » interprétée par Patsy Ann Noble… une actrice/chanteuse australienne qui a joué dans Star Wars ! Elle était la mère de Padmé dans Star Wars, épisode II : L’Attaque des clones… coupée au montage. Bon, zut. Mais elle est bien présente dans lépisode III : La Revanche des Siths, lors de l’enterrement de Padmé, ah !

La version française de cette chanson est rigolote. Les paroles menaçantes vont à l’encontre de certaines fadaises d’amoureuses déçues ou pleines d’espoir (ce sont les mêmes, tout est juste une question de chronologie). Dans cette chanson, on sent que Brigitte est une punk, elle n’a pas du tout envie de se laisser faire et n’a pas peur de passer pour une peste.
« Et je sais d’avance / Que j’aurai la chance / Quand le jour viendra / D’être satisfaite / Devant ta défaite ».
Féministe avant-gardiste, Brigitte est obligée de compenser sa plastique de rêve par un caractère bien trempé pour se faire traiter comme une femme et non comme un objet. Si vous n’avez pas mis votre coquille, calmez-vous.

On a commencé par enregistrer une base simple avec un petit Yamaha Portasound PSS 190 (mon chouchou), triplé : l’octave de départ + une octave au-dessus + une octave au-dessous. Avec un peu de reverb, on croirait presque un authentique orgue dans une église… Ouais.
Pour l’intro et pour le pont, ainsi que la partie finale, j’ai utilisé l’inévitable Roli, qui transforme tous les morceaux où il se trouve en pépite.
Le clou du morceau, car elle ne vaut pas pas (double négation) un clou, c’est la voix totalement folle de Leny, qui commence boudeusement le morceau comme le fils caché de Sylvie Vartan, et finit incontrôlablement comme le fils caché de Philippe Katerine.
Réalisée dans le plus pur esprit punk, la reprise a été mixée en moins d’une heure, sans vraiment comprendre quel était le style proposé. Faut-il savoir pour comprendre ? Faut-il comprendre pour aimer ? J’espère que vous révisez votre bac… Ou que vous l’avez déjà.

Retrouvez « Ça pourrait changer » sur Bandcamp et Soundcloud.

E.C.

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TQID#38 / « My Girls » – Animal Collective

La 38ème reprise du mois est un improbable combo de La Reine Aldabra (Lorène de son petit nom) qui chante sur du punk une reprise du groupe électro-expérimentalo-ouf Animal Collective. Eh bien ça marche quand même.

J’ai découvert Animal Collective pendant mon séjour en Angleterre. J’en ai déjà parlé ici, j’ai rencontré outre-Manche des gens qui m’ont fait découvrir beaucoup de choses que je ne connaissais pas et qui sont même devenus mes classiques. Et Animal Collective est un groupe fou qui a changé ma vision de la musique.
WIkipedia nous dit que c’est un groupe de rock… Houla. Wikipedia se pique à la farine et ça fait des grumeaux. C’est un groupe électro qui mélange tous les instruments possibles, et ajoute beaucoup de sons qui sont intégrés de manière musicale avec brio. « Nous n’avions jamais entendu parler de la musique expérimentale à cette époque, nous ne savions pas que les gens faisaient de la musique avec des textures et des sons à l’état pur. Donc on a commencé à faire ça nous-même au lycée, des fonds sonores de guitares qui bourdonnent et des pédales qui décalaient les sons, et nous qui criions dans les micros. »
Le groupe est composé d’amis d’enfance, c’est beau. Ils ont avalé du LSD à 15 ans aussi, ne faites pas ça chez vous les enfants. Et c’est impossible pour eux de le cacher, de toute façon. Ils sont restés bloqués, ça s’entend autant que ça se voit. Par exemple ce film audiovisuel qui dure presque une heure, et qui vous reviendra à moins cher qu’un cachet de LSD :

« My Girls » est sorti il y a 10 ans, le 23 mars 2009. Diantre, ce morceau est tellement génial qu’il ne peut pas prendre de coup de vieux. L’intro et l’outro du morceau comportent des sons enregistrés par la sonde Cassini-Huygens quand elle explorait les anneaux de Saturne. Lancée en 1997, la bestiole est arrivée en 2004 en orbite autour de Saturne. En 2005, la partie Huygens a atterri sur Titan, une des lunes de la géante gazeuse, et la partie Cassini a continué son chemin autour de Saturne. Sa mission a été prolongée deux fois, en 2008 puis en 2010.  Le 15 septembre 2017, c’était le Grand Final : la sonde a plongé dans l’atmosphère de Saturne pour collecter un maximum d’informations avant de mourir démembrée pendant sa chute. Un aspect contemporain du romantisme.

Les paroles de « My Girls » sont un peu coconnes, on ne va pas se le cacher, ça parle d’avoir un toit sur sa tête et de sentiment de sécurité, tout ce dont se fiche un punk normalement constitué (sécurité < liberté). Par rebellitude, Lorène changé « My Girls » par « My Boys ». Merci à elle d’avoir accepté de chanter ces paroles totalement à l’opposé de ce qu’elle aime et ce qu’elle écrit. Par ailleurs, Lorène est davantage « pop électro » que « punk à guitares ». L’an dernier 2018, sa reprise de « ’39 » (titre de Queen) avec Valou était un peu plus proche de son univers musical, très électro, mais elle m’avait déjà suivi pour une reprise de « All Flowers in Time » de Jeff Buckley et Liz Frazer à base de guitares en 2016 (J’assume la prod, même si aujourd’hui, 3 ans plus tard, je ferais bien mieux, mais j’ai dit que j’assumais, donc j’assume et je me tais).

Conformément à la contrainte de l’exercice des reprises cette année, il n’y a que quatre pistes. Pour « Calling You » le mois dernier, on avait quatre pistes, tantôt activées toutes les quatres, tantôt désactivées pour n’en avoir que deux ou trois. A chaque piste était attribué un seul instrument. Ce coup-ci, on a exploité différemment cette limitation puisqu’on a en réalité sept pistes différentes, mais jamais jouées en même temps. Quand un instrument disparaît, c’est pour qu’une autre voix de Lorène arrive. Quand deux instruments disparaissent. Par exemple, à 1’18, il reste la batterie et il y a trois voix de Lorène pour une de ses harmonies aldabresques.
Au final on a donc :
– Une batterie Addictive Drums 2, qui est formidable si on prend la peine de s’attarder dessus, avec ses multiples réglages possibles au-delà d’une simple programmation de sa composition et d’un choix de kit d’éléments
– Une basse (ma Jaguar de Squier) dans le préampli « Bass Metaphors » d’Electro-Harmonix (qu’il est MOCHE ce truc)
– Une Gretsch G5248T Double Jet , avec une modélisation d’ampli « Oxford » de Tech 21, matériel un peu mis de côté ces dernières années mais totalement réhabilité à mes yeux depuis le passage de Guillaume de The Unplugged Jacks, pour qui on a utilisé systématiquement cette pédale
– La voix principale de Lorène, qui a inauguré mon nouveau Rode NT1-A auto-offert pour Noël, remplaçant mon historique duo RB500 + PG42
– Deux voix d’harmonie aldabresque qui arrivent en même temps à 1’18, une à droite, une à gauche
– Une voix avec un delay + reverb juste après les deux voies d’harmonie aldabresque, qui s’arrête brutalement à 1’43

Retrouvez « My Girls » sur Bandcamp et Soundcloud.

E.C.