Laboratoire musical, Non classé

L’A-30 de Novanex et l’Arpanoid d’Earthquaker : le choc intergénérationnel

Sur leboncoin, il existe deux sortes de merveilles : il y a l’article dont le prix est tellement bas que sauter sur l’occasion relève tout simplement du bon sens, et il y a l’article très rare sur lequel tu finis par tomber après des mois de recherches désespérées. Double prise en l’espace de quelques jours, avec un ampli plus vieux que les Smiths et une pédale sous champis sortie en octobre 2013.

Novanex A30

J’étais à la recherche d’un ampli de petite taille qui passe dans un sac-à-dos. Comme critère de recherche, j’avais mis 100 euros comme limite de prix, pour éviter les amplis trop gros donc au-delà de ce prix. Un ampli Novanex, l’Automatic A-30, est apparu dans les résultats. Alors non, cet ampli ne passe dans aucun de mes sacs-à-dos. Donc maintenant sur leboncoin c’est un sac-à-dos que je cherche (pas vraiment). Novanex, ça ne vous dit probablement rien du tout, sauf si vous êtes en dépression et que votre psychiatre vous a prescrit le médicament du même nom. Cette marque n’est pas totalement inconnue des internets puisqu’il y a eu des notations (plutôt très positives) sur Audiofanzine pour plusieurs de ses modèles d’amplis. En résumé, c’est un ampli fabriqué dans les années 70 aux Pays-Bas et destiné à l’époque à un public peu fortuné.
Les commentaires lus dans des forums étaient assez flatteurs, vantant notamment l’excellent rapport qualité-prix. Il est vrai que, pour 50 euros d’occasion, on s’attend généralement à un petit ampli avec un gros buzz. Eh bien là, c’est très bon pour le prix. Le son est transparent, les corrections d’EQ sont subtiles et efficaces. On n’a pas un son très typé, mais il est devenu mon ampli d’usage quotidien, petit et léger (deux fois moins volumineux que mon Vox AD50VT que j’aime très fort mais qui demande de la place). Il est posé sur mon piano numérique Korg, sans dépasser.
Le bouton de gain n’est pas très convaincant, ça épaissit le son en le salissant un peu. Je crois que je ne l’utiliserai pas, je préfère de loin le son clair de cet ampli. Certes, il n’est pas aussi cristallin qu’un ampli Peavey ou Fender, mais légèrement feutré et très moelleux à l’oreille. Les HP craquent légèrement quand on pousse le volume, mais ça reste largement honnête, et ça participe au charme de la bête. Comme dirait l’autre, « si c’est vieux et que ça marche, c’est vintage; si c’est vieux et que ça ne marche pas, c’est de la merde ». Si vous en voyez un, n’achetez pas celui vendu d’occasion à 200 euros, il ne faut pas exagérer…

Earthquaker est une formidable marque qui confectionne de robustes pédales d’effets uniques en leur genre. Je pensais que la Rainbow Machine était la pédale la plus folle du monde. Mais l’Arpanoid n’est pas mal dans son genre, voire même peut-être encore plus folle, car encore plus difficilement utilisable. C’était la dernière pédale de ma liste d’achats, et je ne voulais pas l’acheter neuve car les pédales chez Earthquaker coûtent le prix d’une guitare. C’est justifié, mais cher. Mais justifié. Mais cher.
Après plusieurs mois de recherches, je l’ai enfin trouvée, ce qui n’était pas une mince affaire puisque cette pédale est relativement récente, et pas si populaire. Décrite comme un polyphonic pitch arpeggiator, cette pédale génère 8 développements harmoniques différents, dont on peut gérer la richesse (le nombre de notes générées avant de retourner à la note de départ) et la vitesse. C’est tellement incroyable que, même en l’ayant entre les mains pendant une heure, on ne peut pas mesurer l’exact champ de possibilités de la machine.
Il va sans doute me falloir plusieurs heures pour découvrir le potentiel de l’Arpanoid. Et une fois que j’aurai une idée plus précise de tout ce que je peux faire en théorie, le défi sera de passer à la pratique. Chaque pédale d’Earthquaker est une nouvelle occasion de sortir de sa zone de confort. Les pédales intuitives sont attractives, mais l’outil qui semble contre-intuitif élargit la créativité en contraignant l’artisan à créer un autre chemin mental entre l’intention (l’idée) et « une » réalisation, une production que l’on peut considérer comme un résultat. Un matériel trop facile à maîtriser peut nous enfermer dans une forme de routine intellectuelle. Le confort technique conduit fatalement à se répéter. Sans prise de risque, on ne peut qu’essayer d’égaler ce qu’on a déjà fait. A moins que l’on essaye d’utiliser d’une manière inédite le matériel que l’on possède déjà, l’acquisition de nouveaux outils inspire de nouveaux chemins.

Pour tester cette pédale révolutionnaire aux sonorités modernes et inattendues, rien de tel qu’un bon vieux Novanex des années 70. Et le grand écart se passe plutôt bien :

E.C.

Collectif, Label, Project studio

2016, une année de reprises : TQID #2 / « A House » – Doves

Après « Like Spinning Plates » de Radiohead le mois dernier, la deuxième reprise est un titre de Doves. En 2002, je tombe sur leur deuxième album, « Last Broadcast », portant le sticker « le nouveau Radiohead » sur la jaquette. OK, dans un premier temps, on se dit que leur musique est peut-être en effet aussi créative que celle de Radiohead. Et puis après on se dit que non, leur musique n’a rien à voir, elle est vraiment plus pop. Bon, finalement, Doves est un groupe unique, qui réussit à conjuguer accessibilité et expérimentations, avec des sonorités toujours très riches en couleurs et des filtres inattendus sur les claviers, guitares, percussions et les voix. Parfois, on est même tellement dérouté que l’on n’a pas la moindre idée de l’instrument que l’on entend. Certains titres donnent l’aspect d’un collage, brutalement beau et poétiquement stylisé, un peu à la manière de leur merveilleux clip « There Goes The Fear ».

Dans un monde parallèle, je suis certain que Doves s’appelle Phoenix. Non pas que les deux groupes de cet univers-ci aient une musique semblable, mais l’histoire du premier justifierait ce nom. Autrefois, Jimi Goodwin, Jez et Andy Williams (frères jumeaux), avaient un groupe de dance/house, Sub Sub. Ils ont connu une relative notoriété et ont collaboré avec notamment Bernard Sumner (de New Order) et sont arrivés numéro 3 au top des ventes de singles au Royaume-Uni en 1993 avec « Ain’t No Love (Ain’t No Use) ». Il y a presque vingt ans jour pour jour, le 18 février 1996, Jez et Andy fêtent leurs 26 ans. C’est aussi ce jour-là qu’un incendie dans leur studio d’Ancoats détruit tout leur matériel et leurs enregistrements. Le groupe prometteur voyait son avenir s’assombrir d’un coup. Leur premier album, « Lost Soul », sorti en 2000 sous leur nouveau nom de groupe, Doves, montre un tout autre visage. De dance commerciale légère, on passe à un groupe de rock alternatif, bien plus grave et profond.

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On a quasiment switché d’Ace of Base à Blur, dans l’esprit. Il y a désormais une batterie, des guitares, et Jimi devient le chanteur principal, de temps en temps épaulé par Jez aux chœurs (il arrive qu’Andy ou Jez chante également, avec Jimi aux chœurs). En tournant la page Sub Sub, le groupe se tourne vers des sonorités davantage dans la lignée de leurs modèles, le Velvet Underground et les Smiths. L’incendie de leur studio a laissé des traces. En effet, dans leurs chansons, on retrouve très souvent la thématique du feu, dans « Firesuit », « Walk in Fire », « Friday’s Dust », et également dans « A House » où l’on entend le bruit des flammes au tout début, suivi des premiers mots : « It was a day like this and my house burnt down ».

Mélissandre L est une multiécrivaine, une confectionneuse de fictions mêlant sans mal naturalisme, sociologie, fantastique et humour (et j’oublie là la majorité des styles dont elle est capable). Cette bavarde tout-terrain à l’écrit a également des choses à dire tout haut. Entendue pour la première fois lors d’une prestation publique dans la cave d’un bar parisien, j’ai tout de suite voulu la pousser devant les micros de The Queen Is Dead Records. Le choix du titre à reprendre s’est fait spontanément. L’univers de Mélissandre ressemble à l’univers de Doves, délicat et parfois sombre, ambitieux et pop. « A House » me hantait depuis 2002, il fallait donc que j’en fasse quelque chose, que je m’y confronte directement, une fois pour toute. Et puis, le hasard fait bien des choses, puisque j’avais oublié le thème de la chanson quand je l’ai proposée à Mélissandre. Et il se trouve que, tout comme les membres de Doves, elle-même a connu un incendie. La boucle est bouclée.

Vous pouvez trouver le morceau sur Bandcamp et Soundcloud.

E.C.

Laboratoire musical, Project studio, Témoignage

The Queen Is Dead Records : naissance d’une reine morte

C’est en lisant « En studio avec les Beatles », les mémoires de leur ingénieur du son, Geoff Emerick, que j’ai eu l’idée d’écrire, à mon tour, une (brève) autobiographie pour présenter mon cheminement vers ce project studio / label. Bien sûr, loin de moi l’idée de me prendre pour Geoff, ou de croire que j’ai ou aurai le même parcours glorieux. Néanmoins, j’ai un parcours. Le mien. J’espère que ce récit vous permettra de mieux comprendre ce qu’est The Queen Is Dead Records.

LES ANNÉES DECOUVERTE

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A quatre ans, le père Noël m’a apporté un petit piano jaune avec huit grosse touches de chaque couleur : le « grand piano » de Fisher Price. Il doit encore traîner quelque part chez mes parents. Il s’agit en fait d’un xylophone avec un système de touche actionnant une languette de la couleur de la touche avec le nom de la note jouée et un petit dessin d’animal. Je me rappelle avoir eu une flûte à bec bleue dont le son feutré m’impressionnait un peu, et un xylophone aux lames métalliques de toutes les couleurs également. J’avais du mal à manier les mailloches. Oh, j’allais oublier : j’ai passé également littéralement des heures pendant des mois sur une petite guitare d’enfant. Je ne savais pas comment ça marchait, cette histoire de cases sur le manche. Je me limitais donc aux six notes des cordes à vide que j’accordais en fonction de mes inspirations. Quand il a fallu choisir entre la guitare et le piano, je me souviens de ce qu’a dit ma mère : « fais plutôt du piano, la guitare ça a l’air facile, mais en vrai c’est trop difficile ». Le piano comme instrument pas défaut ? Pas vraiment. Mais je ne pouvais pas tout faire. De toute façon ma mère avait raison.
Moins d’un an plus tard, je prenais mes premiers cours de piano. Avant de prendre la grande décision d’acheter un piano digne de ce nom, je m’entraînais sur une feuille en papier. Mon père y avait tracé à la règle une réplique de clavier de piano, et surveillait avec attention là où je tapotais, en silence, mes gammes et autres petites partitions. Constatant ma réelle motivation de petite garçon de 5 ans et demi, un piano a fini par arriver. Un Korg C 40, un piano numérique (pas un vulgaire synthé, attention) dernier cri sorti sur le marché l’année précédente. On peut y brancher un casque et jouer à fond les ballons sans que personne n’entende. Même si le timbre est cristallin et n’a donc rien à voir avec le piano droit imparfait utilisé avec ma professeure de piano, on y gagne avec d’autres modélisations d’instruments (« strings »/« choir » /« organ »/« brass »), combinables. Je m’amuse à essayer d’imiter les arrangements et sonorités des musiques que je pouvais entendre à la radio ou à la télé. Ce piano numérique, je l’ai eu en 1989, il a donc 26 ans. Je l’utilise aujourd’hui principalement comme clavier maître pour du MIDI.
En juin 1990, pour ma première fois sur une vraie scène, je joue « Comin’ round the mountain » en quatre mains avec Catherine, ma professeure de piano. Ça ressemblait un peu à ça. Lors de cette soirée, tous les élèves de l’école municipale de musique passaient les uns après les autres. Dans la salle, je somnolais contre le bras de mon père quand j’ai entendu un morceau qui m’a profondément touché. Je lui ai demandé s’il savait ce que c’était. Il m’a répondu « Let it Be, des Beatles ». J’aimais fort cet instrument capable de jouer ça !

LES ANNÉES SOLITUDE

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Jusqu’à mon entrée au collège, je prenais des cours avec Catherine. Mais un jour on m’a annoncé que les cours, c’était fini. Apparemment j’embêtais trop Catherine avec mes questions et je ne travaillais pas assez. J’ai alors senti l’engouement parental se dissiper. Même si c’était faux, le petit garçon que j’étais se sentait abandonné, comme si j’avais été puni en même temps que mon copain de dispute, le piano. Sans plus aucun médiateur, j’ai pris mes responsabilités, celles que l’on prend quand on est mu par un amour profond : je me suis réconcilié avec mon piano. J’ai continué seul, sans méthode, sans partition. Avec curiosité, avec mon oreille. Et sans savoir exactement où j’allais.
La période de mes 10 ans à mes 14 ans est une joyeuse traversée du désert, un apprentissage autodidacte et laborieux des règles générales de la musique, une immersion dans le son, sans aucune interface écrite. Enfin si, il y a bien eu les partitions des Beatles et de Beethoven, que jouait mon père. Une fois entendues, je pouvais alors les jouer en lisant les partitions en diagonale, le moins possible. Et puis il y a eu cette partition de piano-jazz avec sa version de « Let it Be », encore lui, constellé d’accords enrichis et son la mineur septième. Le la mineur septième a changé ma vie. Il n’y a pas plus beau moment pour un la mineur septième que ce troisième accord de « Let it Be », pas plus beau contexte que ce morceau. Bien entendu, je ne savais pas nommer les concepts que je découvrais, que j’aimais, que je mettais en application parfois par accident. J’ai découvert par moi-même les accords, les tonalités majeures et mineures, les gammes et dissonances.
J’ai récemment retrouvé des vieux cahiers de cours de solfège. Mais le professeur me terrorisait et je n’y ai été que parce qu’il le fallait pour avoir la légitimité de prendre des cours d’instrument. C’est fou comme je n’ai rien imprimé de la théorie à l’époque. Sans base théorique, j’errais activement, comme un ermite incapable de parler de son expérience à quiconque. De toute façon je n’avais aucun copain musicien au collège. Alors je constituais mon univers musical seul, entre compositions personnelles et reprises jouées d’oreille.

LES ANNÉES FRUSTRATION

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A 12 ans, j’ai reçu une guitare classique à Noël. Le bout de mes doigts meurtris alors que je ne tentais qu’un mi mineur (deux doigts côte-à-côte, l’accord le plus simple en guitare) me rappelait à quel point ma mère avait eu raison six ans plus tôt. Mon père, de sa puissante main paternelle, plaquait des accords sans sourciller, et en était déjà à la phase de travail rythmique. En un jour, avec la cassette VHS d’initiation, il savait jouer « J’ai du bon tabac » et « A la claire fontaine ». J’ai laissé tomber au bout de quelques jours. La guitare avait déserté mon champ de vision, je la détestais de ne pas se laisser faire comme mon piano.
A mon entrée au lycée, que de guitaristes ! Le lycée était dans la grande ville à côté de là où j’étais en primaire et au collège. En quelques kilomètres, je découvrais un air neuf et un état d’esprit bien différent. Ils gratouillaient des accords, sans forcer. Par dizaines. Mais ! Et il y avait même un groupe. Le groupe populaire du lycée, comme dans une série américaine : Kenarize. Le petit pianiste autiste que j’étais écarquillait les yeux sans rien dire. Après toutes ces années à faire du piano seul, faire de la recherche intensive, je comprenais les ficelles sans être capable de faire sonner des cordes. De toute façon, personne n’accorderait de l’attention à un petit pianiste. Le piano, c’est trop gros, on ne peut pas en prendre un pour jouer des morceaux romantiques sur la plage, l’été, devant les copains. Je restais donc spectateur.
Posé sur le piano, il y avait ce vieil enregistreur cassette des années 80, peut-être plus vieux encore, que je me souviens ne pas avoir exploité tant que ça. Je me rappelle parfaitement à quel point j’étais fasciné par son vu-mètre. Son rôle originel n’était pas d’enregistrer des morceaux finis, des maquettes de morceaux expérimentaux que je prendrais plaisir à réécouter ensuite. Mon père l’avait mis là pour que je puisse m’enregistrer puis réécouter mes prestations et m’auto-évaluer pour progresser. J’ai essayé, avec des branchements dignes de Dr Frankenstein, d’enregistrer des choses un peu plus complexes. Je n’avais pas d’enregistreur multipiste performant. Donc, après une première piste enregistrée avec ce vieil enregistreur, je mettais la cassette en lecture dans un double-cassette qui enregistrait sur une autre cassette ce que je jouais par-dessus la première. Lorsque je réitérais plusieurs fois la manipulation, les premières pistes s’usaient d’être réenregistrées plusieurs fois. Plus les pistes étaient récemment enregistrées, plus elles étaient claires. Toutefois, il ne fallait pas rêver : vu la technologie employée, rien ne serait vraiment net. C’est drôle puisqu’aujourd’hui je prends plaisir à détériorer des enregistrements parfaitement nets pour leur donner l’aspect d’un enregistrement sur bande magnétique.

LES ANNÉES PARTAGE

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A la fac, j’ai retrouvé Zima, un camarade de lycée. Pour me remettre d’une première histoire amoureuse douloureuse (ah, la jeunesse !), je me noyais dans la musique, et il en était mon fournisseur attitré. Des « groupes à guitares » exclusivement. Je ne connaissais que trop bien le son d’un piano, et j’étais grisé d’être en terrain totalement inconnu avec ces centaines de sonorités différentes de guitares. Depuis le lycée, ma culture se limitait à Radiohead, les albums Ok Computer et Amnesiac, que j’écoutais en boucle. Avec Zima, et grâce à internet qui venait de faire irruption dans ma vie, j’ai découvert ou réécouté avec plus d’attention d’autres groupes : Doves, Muse, the Smiths (et l’album The Queen Is Dead), Talking Heads, Interpol, Joy Division…
Chaque album était un coup de tonnerre dans mon paysage intérieur. Je ne pouvais plus me contenter d’essayer d’imiter le toucher d’une guitare sur mon piano. Je devais me (re)mettre à la guitare. Je me suis réapproprié la guitare acoustique qui m’avait tant fait souffrir. Elle faisait toujours aussi mal, mais cette fois-ci je n’arrêterais pas, j’acceptais la douleur. Chaque semaine, dans un recoin de la fac, je montrais à Zima mes nouvelles découvertes guitaristiques. A coups de « regarde, avec juste trois accords on a une chanson entière », je lui ai montré que lui aussi pouvait faire de la guitare. Il s’est donc acheté une guitare folk premier prix qui sonnait mille fois mieux que ma guitare classique, et on a commencé à faire des répétitions, à la fac. On travaillait des morceaux que j’avais composés au piano puis « traduits » en guitare. Enivrés par tant d’aisance, dopés par cette formidable synergie, on s’était inscrit très tôt pour jouer à une fête de la musique. C’est le début de Blue Chill.
Pour être sonorisé et me brancher à un ampli, je me suis acheté une guitare folk électro-acoustique premier prix, dont le son lumineux m’émerveillait. Mon premier ampli utilisé avec cette guitare était d’ailleurs ce double-cassette avec lequel j’avais tenté mes premiers montages audio. Le son de tout cela était probablement mauvais, mais c’était autre chose, au moins. Avançant doucement dans mes recherches sonores, j’achète ma première guitare électrique, choisie méticuleusement selon un seul critère technique, sa couleur. Que de naïveté. Normal, je partais du point zéro. Malheureusement, la formation du groupe était instable, on n’avait aucune maquette pour démarcher et finalement tout s’est terminé en été 2005 après seulement deux concerts. La vie, la difficulté de garder des musiciens, il ne restait plus que Zima et moi. Et Zima allait bientôt partir à l’autre bout de la France. Comment faire de la musique quand on n’a pas de groupe ?

LES ANNÉES MIXAGE

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En été 2005, j’ai découvert Acoustica Mixcraft. Depuis, je ne l’ai pas quitté. Au début, sur l’ordinateur de mon père, j’utilisais le petit port mini-jack à l’arrière de l’unité centrale pour y brancher ma guitare. Selon les jours, il y avait plus ou moins de parasites. Je n’ai jamais compris pourquoi, car les conditions étaient toujours les mêmes. Sauf, évidemment, quand j’essayais d’enregistrer alors que mon père utilisait un taille-haie dans le jardin, provoquant des interférences tout bonnement ingérables pendant un enregistrement. Peu importe, j’étais tout de même content, non seulement du résultat de meilleure qualité que mes enregistrements sur cassette, mais aussi de la grande maniabilité de fichiers au format .wav avec des plugins d’effets tous plus excitants les uns que les autres : j’ai découvert le delay, la reverb, l’EQ, le flanger, le chorus, la compression.
C’est en mixant des pistes ensemble dans un séquenceur, ou « DAW » (Digital Audio Workstation), que j’ai compris beaucoup de choses sur l’acoustique générale (le comportement du son et sa perception), l’importance des arrangements pour que les morceaux sonnent (organiser les sources sonores d’un point de vue technique et esthétique), et l’usage d’effets que l’on pourrait qualifier de « spéciaux », pour faire un parallèle avec le cinéma. D’ailleurs, j’ai pu penser la musique comme du cinéma grâce au recul qu’un séquenceur permet : on voit le son, les montées, les descentes, les pics, les accalmies. A l’écran, on a une carte du déroulement du morceau. En musique, il me semble plus simple (moins difficile) de maîtriser l’ensemble qu’en photo ou en cinéma. Quand on démarre un enregistrement de studio, on a le silence, le vide, rien. Ces valeurs n’existent pas en photo ou en cinéma : l’objectif est toujours braqué sur quelque chose. Si on veut un silence visuel, un vide, rien, il faudra gommer. Celui qui enregistre en condition de studio peut donc facilement avoir la mainmise sur chaque élément, puisque le silence est un cadre neutre qui habille et est aussi habillé par les sons qui se posent sur lui : « la véritable musique est le silence et toutes les notes ne font qu’encadrer ce silence » (Miles Davis). Voilà. Je n’étais pas si loin.
Ce recul m’a permis, quelques temps plus tard, de reprendre les concerts avec une nouvelle formation, et des idées toutes neuves et plus précises : ce que j’aimais entendre pendant mes bidouillages seul sur l’ordinateur, je savais comment l’obtenir en live. Autrefois, je croyais que ces sonorités richement élaborées n’étaient possibles qu’avec des guitares très chères, des traitements studio très complexes. Par chance, j’ai su être naïvement décomplexé, grâce encore à cette synergie avec Zima qui m’a accompagné pendant mes premiers enregistrements, avant de quitter définitivement la région.

LES PREMIERS RÉSULTATS

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Entre 2005 et 2008, j’ai exploré sans aucun calcul et j’ai produit quatre albums, à l’ambition graduelle, au fur et à mesure de mes trouvailles que je mettais en forme dans des morceaux, finalisés du mieux que je pouvais. J’ai utilisé des boîtes à rythme, mes deux guitares, et des synthés que je programmais à la souris.
En 2008, n’aimant pas la folk, j’ai décidé de me lancer dans la production d’un album de… folk. Mais à ma façon. J’étais certain que le genre en lui-même n’était pas en cause. Aucun style n’est mauvais par essence. Et je comptais bien me le prouver. Après une année de travail intensif, j’avais été au bout de mon matériel et de mes forces : une paire de vieux écouteurs, des enceintes d’ordinateur (Logitech) (oui, j’ose préciser la marque), et un lecteur radio-cassette-cd tout droit venu de la fin des années 90. Aucune carte son externe, aucun ordinateur performant. Mon Fujitsu a été au moins aussi héroïque que son utilisateur, puisque ce n’était pas rare qu’il rame tellement que plus aucun travail ne fut concevable avec mes oreilles. Il y avait aussi les écrans noirs et figés quand j’essayais de me déplacer ou de zoomer dans le séquenceur.
Conscient des limites matérielles insolubles, je me consacre totalement à la pratique en groupe, avec lequel on multiplie les concerts en électrique et en folk. Pour cette raison, et parce qu’à cette époque je commençais à donner pas mal de cours de musique professionnellement, je m’achète une nouvelle guitare folk, une « vraie ». Le talent de l’artisan n’est pas de posséder des outils, mais de travailler dur pour faire de son mieux avec ce qu’il a. Certes. Tout de même, un changement d’outil change les perspectives et permet d’aller, si ce n’est plus loin, au moins ailleurs. En 2010, avec cette nouvelle guitare, je décide de me lancer modestement dans un enregistrement au format court, un EP, qui sera le premier d’une trilogie. Le deuxième EP, mi-folk mi-électrique, sorti en 2011, était une marche intermédiaire vers le troisième EP, sorti en 2012, que nous avons enregistré avec Alexis dans un véritable studio.
Cette session en studio a été l’une des expériences les plus grisantes de toute ma vie. Les enseignements d’Alexis ont toujours été précieux. Son état d’esprit ouvert et éclairé est un modèle de compétence et de pédagogie. Ces quelques jours avec lui ont posé les premières pierres de The Queen Is Dead Records. Aujourd’hui, Alexis officie à Nevermind Records, un gang de musiciens-techniciens aussi cools que compétents. Même si ses conditions de travail sont différentes des miennes, je considère qu’il m’a inspiré, insufflé cette idée que l’art valait bien toutes les imperfections. Soulagé du fardeau d’une perfection qui n’existe que dans sa propre interdiction d’essayer, j’étais libre.

THE QUEEN IS DEAD RECORDS

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Jadis restreint et contraint par le matériel, j’ai décidé de ne plus me sentir freiné par des outils limités. J’ai enquêté afin de trouver toutes les solutions hardware et software (processeurs et plugins) aux problèmes techniques auxquels j’avais déjà été confronté. Acheter des câbles jacks de qualité me semblait tout d’un coup moins snob qu’auparavant. Il fallait que ça marche. Il fallait que tout marche. J’ai commencé à lire plus longuement des choses qui ne comptaient pas vraiment avant, puisque de toute façon je ne pouvais rien entendre sans enceintes de qualité. Ce point a été réglé. J’ai pu ramener mon piano historique de chez mes parents, c’est un peu mon doudou. Quand je le touche, je mesure le chemin parcouru entre ce piano jaune Fisher Price et aujourd’hui.
Je me suis procuré tout ce matériel au départ pour mes propres projets. Et, du coup, je pouvais aussi aider les copains à réaliser leurs projets. Jérémy est venu enregistrer son album de garage il y a quelques mois alors que je n’y connaissais rien. Douglas – alias Monsieur Une Prise – a fait de même, j’écrirai un article sur son album qu’il a, lui aussi, enregistré en un seul weekend. Valérian a aussi prévu de venir pour enregistrer un EP. J’écrirai sur chaque défi relevé, sur chaque expérience. Et il y a ce projet de double album de reprises, projet initié l’an dernier, avec l’ambition folle de mobiliser tous les gens que je connais, musiciens confirmés ou musiciens débutants, non-musiciens même, pour enregistrer tous les morceaux qui m’ont marqué. Vous pouvez être sûrs qu’il y aura « Let it Be ».
J’enseigne la musique depuis 2009. J’ai eu des élèves en guitare, en piano, en production musicale, en chant. Je veux aller plus loin. Je veux aider les gens à exprimer ce qu’ils ont au fond de leurs boyaux alors même qu’ils n’en ont pas conscience. Je veux les faire accoucher de leur univers musical. Et moi aussi, je veux me faire accoucher, et accoucher de moi-même en accouchant les autres, toujours gagnant-gagnant, et apprendre sans relâche à aller dans la bonne direction.
Apprendre donc aller dans la bonne direction.

Si vous pensez que vous pouvez m’aider avec une compétence particulière, rejoignez mon équipe : thequeenisdeadrecords@hotmail.com

E.C.