Label, Témoignage

Label indépendant : fantasme d’une posture ou vrai rôle ?

Logo du label The Queen Is Dead Records, conçu par la talentueuse Madows.

Le label indépendant, c’est la classe. D’office, c’est comme ça que ça sonne à vos oreilles, non ? Dans une maison de disque telle qu’on se l’imagine, le big boss, le producteur, le directeur artistique (peu importe l’intitulé de son poste), occupe un grand fauteuil en cuir. Les murs de son bureau sont couverts de pochettes d’albums sortis avec son label, de photos de lui serrant la main à des stars. Et les petits artistes s’enchaînent les uns derrière les autres devant lui, présentant leur musique gravée sur des CD vierges achetés au Casino en bas de chez eux, avec le doux espoir de devenir des stars. Le big boss est un peu chauve et complètement visionnaire car il fume le cigare des producteurs de musique. Il sait ce qui va cartonner.
Dans un label indépendant, c’est tout pareil, sauf que tout est plus petit : le bureau, les salaires, le cigare. Mais pas forcément la musique !
Voici en tout cas ma conception actuelle de ce que peut être un label, inspirée par mon expérience avec The Queen Is Dead Records. Chacun se constituera le label de ses rêves en fonction de ses inspi- et aspirations.

Le sens des mots

http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-2014-02-0040-004

Étudions d’abord le mot « label », qui veut dire « étiquette » en français. Le label, c’est la caution, c’est un nom, un Nom auquel est associé de la musique, des valeurs. Le label regroupe, il fédère, il représente et cautionne ce qu’il « exploite commercialement », c’est-à-dire ce qu’il fait parvenir aux différents acteurs de la diffusion : institutions de distribution (magasins) ou de diffusion (radios, plateformes streaming). Bref, c’est cool.
Et puis « indépendant ». Autonome et sans tuteur (l’indépendance est de nature financière au départ, forcément), donc totalement responsable de ses actions, on exprime sa propre philosophie au travers de ses choix, sa communication, en toute liberté, comme un grand.
Un label indépendant, c’est donc une caution artistique qui diffuse de la musique avec sa propre ligne éditoriale, « comme un grand ». Les grands sont grands, seuls les petits font comme les grands. La différence entre les petits et les grands ? L’argent ! L’amour de l’art et la volonté de faire exister les choses déclenchent les vocations qui peuvent être refroidies par les problématiques économiques. Pour tenir un label, la passion est nécessaire, est-elle suffisante ? Pour ma part, c’est le besoin de gagner de l’expérience pour mieux réaliser ma musique en faisant de la musique pour d’autres, tout en organisant toutes mes réalisations musicales sous une seule bannière, qui a motivé ma création de The Queen Is Dead Records.

Un label : aider VS vampiriser

Une industrie en mutation (https://www.careersinmusic.com/music-industry-revenue)

Vouloir faire un label pour avoir un label, c’est purement masturbatoire, on est d’accord. Il faut avoir un projet, un rêve, voir plus grand que son ego. Pourquoi un artiste passerait par un label plutôt que continuer à faire son chemin tout seul ?
En théorie, un label aide, ce n’est pas une sangsue qui vient gratter quelques euros en parasitant un artiste qui génère de l’attention (c’est un modèle économique tentant bien sûr). Un label ne se contente pas de récolter ce que les artistes sèment, il aide à la réalisation artistique (direction artistique, production musicale) et travaille à sa diffusion (pressage de CD, distribution digitale sur les plateformes streaming) et son développement (placement d’artistes en concert, partenariats avec d’autres artistes ou enseignes). On peut retrouver une liste détaillée des tâches d’un label ici.
Jusqu’aux années 90, tous les petits groupes voulaient signer un contrat avec une grande maison de disque, c’était le modèle économique de l’époque, et la seule façon de réaliser un album, un disque. Le modèle a changé. David Byrne a même écrit un livre sur le sujet. Aujourd’hui, on peut tout faire soi-même, en dehors des maisons de disque, les ventes physiques chutent et publier sa musique en streaming semble être devenu la base, et c’est accessible à tous.
On peut tout faire soi-même, la prod aussi, et d’ailleurs seuls les gros groupes qui s’autoproduisent intéressent les maisons de disques. Ils sont déjà prêts, formatés pour être vendus, il n’y a plus qu’à récolter, et faire l’effort marketing dans la communication pour élargir une base de public déjà existante. Il n’y a pas vraiment de prises de risques économiques (on peut toujours se planter quand même), de gros paris artistiques. Les investissements doivent impérativement générer des revenus et il faut assurer le coup, d’autant que la crise du disque a réduit la marge de manœuvre de l’industrie musicale.
Avec Martin Leyne, on a fait presser des CD, en acceptant l’idée de peut-être ne pas tout vendre pour faire un bénéfice, voire même ne pas récupérer l’argent misé. Avoir cette existence physique permet à sa musique de se frayer un chemin autrement qu’avec les plateformes streaming. Le savoir-faire traditionnel des maisons de disque est mis à rude épreuve. Aujourd’hui, comment un label peut-il aider un artiste ou un groupe à faire ce qu’il ne peut pas faire seul ?

Investir de l’argent

Oui, mais pas trop. On n’est pas Nestlé. Un label indé c’est pauvre (tout est relatif). Il ne faut pas couler en misant tout sur un artiste, mais il faut accepter que cet argent pourrait être définitivement perdu ! S’il s’agit de son argent personnel (aoutch), il ne faut pas être à 20 euros près… S’il s’agit de l’argent d’investisseurs, de mécènes, de partenaires, il va falloir être prêt à justifier les dépenses. Un label pauvre peut être un label futé et riche humainement. Même sans beaucoup d’argent, on peut être débrouillard et trouver les meilleures affaires pour « dépenser malin » (je crois que je tiens cette expression d’une pub radio des années 90) en matière de studio pour l’enregistrement/mixage/mastering, pour la distribution physique/numérique, la communication, un graphiste, une boîte de pressage ou des produits dérivés.
Pour The Queen Is Dead Records, l’investissement majeur va dans le matériel de studio (être in studio-label fait chuter les coûts !), pour gagner en qualité et confort et donc en rapidité dans la production, et donc diffuser au final une musique conforme aux attentes de tout le monde. Ce sera peut-être amorti financièrement un jour, mais en attendant c’est utile pour chaque ouvrage musical, pour obtenir des résultats à chaque fois meilleurs, et en toujours moins de temps.
Quand on a ses contacts, certains peuvent devenir membres de « la mifa » et on peut régler plus vite certaines choses avec des partenaires fiables. Par exemple, pour le graphisme, même si je ne suis pas fermé à d’autres collaborations, mon choix numéro 1 est Madows. Pour ce qui est du pressage, le meilleur rapport qualité/prix pour moi est Confliktarts.

Avancer de l’argent

https://www.numerama.com/magazine/5547-la-poule-vend-100000-disques-chez-sony-et-se-retrouve-au-rmi.html

Oui, mais pas trop. On n’est pas Nestlé. Un label indé, c’est pauvre. Si vous avez un peu d’argent au point d’avoir un peu d’air, de marge de manœuvre (Philippe), vous pouvez en prêter pour gagner du temps dans certaines étapes de production. Le compromis le plus répandu dans le bizness, c’est la fameuse « avance » : la maison de disques fait un chèque d’une grosse somme d’argent au groupe, et le groupe utilise l’argent pour réaliser l’album, puis se débrouille pour rendre l’argent sous une certaine période. Les ventes de l’EP/album rembourseront les frais de production. Si ces frais ont débordé le budget, ce sont les royalties (revenus de l’artiste) qui serviront à rembourser la maison de disque. Les revenus de l’artiste seront prélevés à la source, donc l’artiste ne percevra rien, pour payer au label la différence entre l’avance et le coût réel. C’est ce qui est arrivé à plusieurs artistes, dont le trio TLC.
D’un côté, la maison de disques paye pour que l’artiste fasse un disque rentable dans le but de faire plein de ventes sur lesquelles elle se fera de l’argent. De l’autre côté, l’artiste sera content de voir son projet aboutir, il accepte le deal parce qu’aucune banque n’aurait pu fournir tout cet argent à l’artiste. Je ne parle pas des musiciens dont le but est de gagner de l’argent avec leur album, je ne connais pas et ne fréquente pas de personnes de ce profil (que je ne juge pas, soyons clairs). Je ne connais que des gens pour qui la finalité est d’abord artistique : réaliser leur album et pouvoir continuer à faire de la musique (l’argent comme moyen et non comme but).
Mais ce modèle économique est de moins en moins viable, car on ne peut plus véritablement prévoir un nombre de ventes précis. Ou alors, si on en prévoit un, les estimations sont toujours basses, donc décourageantes… « Finalement on ne va faire que du streaming, ça coûte moins cher hein ». Le CD pourra être bradé ou donné, et servir finalement la cause promotionnelle, pour faire parler de l’artiste et du label. C’est le meilleur recyclage possible pour des invendus, mais la « perte » d’argent (un investissement est une forme de perte) est notable.

L’argent VS l’art

L’art triomphera-t-il de l’argent ?

Il ne faut pas oublier que le premier but d’une entreprise est d’être rentable, pas d’exister pour le plaisir. Une maison de disques n’a évidemment rien contre l’idée de travailler avec des artistes géniaux. Mais, si l’on veut produire un artiste génial qui n’est pas rentable, il se peut que ce soit le dernier artiste du label… avant de mettre la clé sous la porte ! Au format associatif, l’art peut passer devant l’argent, le résultat avant l’argent qu’il pourrait générer, grâce à divers financements possibles des collectivités locales, des dons, ou même son propre argent personnel.
Dans le cas d’un petit label, l’artiste mettra aussi de l’argent de sa poche, le label aidera autant que possible pour aider à la réalisation du projet, dans la mesure de ses moyens. Le label ne peut pas forcément financer 100% du projet, il faut garder un peu de son budget pour les autres projets aussi.
Avancer quelques dizaines/centaines d’euros pour le graphisme ou le pressage, si l’artiste est pauvre, ça se fait, et je n’y vois aucun problème. Tant qu’il y a la confiance. Et puis, évidemment,  à quoi bon avoir un projet commun s’il n’y a pas la confiance ?

Utiliser ses compétences

Alicia Proton, qui enregistre chez TQIDr pour la reprise du mois d’avril 2018 (https://thequeenisdeadrecords.com/materiel)

On peut investir de l’argent, et le temps c’est de l’argent, donc le temps est une valeur qui peut servir de levier. Du temps pour faire quoi ? Pour utiliser (et développer) des compétences : édition, production, enregistrement, arrangement, coaching, mixage, mastering, accompagnement, démarcharge…
Avoir un savoir-faire et du matériel permet de ne pas faire appel à un prestataire externe. Chez The Queen Is Dead Records, à part des batteries acoustiques qu’il faut enregistrer ailleurs, on peut tout enregistrer. On peut négocier avec soi-même plus facilement qu’avec un professionnel tiers, on peut prendre sur soi et faire des efforts qu’on ne demanderait pas à quelqu’un d’autre ou qu’il refuserait de faire. Dans le monde traditionnel de l’entreprise, on peut se sentir exploité par un supérieur hiérarchique, mais il me semble que le pire bourreau sur lequel on pourrait tomber reste soi-même, puisqu’on ôte toute possibilité de discernement, en cumulant ce rôle et celui de l’esclave. Gare au burn-out qu’on s’imposerait pour gagner du temps ou de l’argent !
La compétence intrinsèque d’un label c’est aussi surtout de rassembler des artistes, et donc de facto d’apposer sa caution sur ceux qui ont intégré le label. Les labels les plus connus sont les labels au catalogue le mieux fourni quantitativement et qualitativement, et donc qui offrent le plus de visibilité aux artistes. Ceux qui estiment qu’un catalogue a une bonne visibilité ou de la qualité, ou les deux, voudront l’intégrer au lieu de rester seuls (sans risquer de perdre leur indépendance artistique, l’indépendance restant un impératif pour tous les acteurs d’un label indépendant). On peut ainsi mutualiser les publics, pour que ceux qui suivent un artiste entendent parler des autres du même label.

Gagner de l’argent ?

Différence de rétribution selon la plateforme streaming (https://www.digitalmusicnews.com/2017/07/24/what-streaming-music-services-pay-updated-for-2017/)

Le streaming légal paye très peu. Avec les artistes de The Queen Is Dead Records, je suis très heureux que le streaming génère entre 5 et 10 euros par mois !
Le modèle que je propose, c’est que je réalise leur musique à un coût avantageux (l’autonégociation optimale), puisque The Queen Is Dead Records est à la fois un label et un studio, ce qui simplifie beaucoup de choses. Les artistes gardent les bénéfices des ventes physiques, et je garde les revenus (microscopiques) du streaming.
Vous pouvez obtenir des dons avec des cagnottes de crowdfunding, comme pour nous ici. Pour vendre des mugs ou des stylos, il faut investir dans un premier temps (sauf si vous savez fabriquer tout ça vous-mêmes avec des matériaux trouvés dans une décharge). Pour la vente de musique en elle-même, tout dépend de l’accord convenu avec vos artistes (voir rubrique « le contrat » ci-dessous).
Une association est toujours à but non-lucratif. Tu dois donc t’arranger pour perdre de l’argent. Non, je plaisante. L’asso qui réalise des bénéfices n’est pas hors-la-loi. Le but n’est juste pas de gagner de l’argent, mais ça peut être la conséquence d’une activité. L’argent reste juste dans l’asso pour investir dans d’autres projets, l’argent ne doit tomber dans aucune poche personnelle.

Le statut juridique

https://www.associations.gouv.fr/la-loi-du-1er-juillet-1901-et-la-liberte-d-association.html

Un numéro de SIRET n’est pas toujours nécessaire. Pour le streaming, par exemple, mon contrat avec le distributeur digital est nominatif, en tant que moi-même et pas mon label. En théorie, tout ce qu’un label fait, un artiste seul peut le faire aussi. Pour rédiger une facture, par contre, il faut un numéro de SIRET, donc une forme juridique.
Le statut d’auto-entrepreneur vous fera payer une taxe sur votre chiffre d’affaire, pas vos bénéfices. Aïe. Quand on démarre, et quand on est petit, le moindre euro compte pour l’investissement.
Le statut associatif vous empêche de gagner de l’argent pour vous payer vos vacances, voire votre loyer, car tout doit rester dans les caisses de l’association, c’est une forme juridique à but non-lucratif. Mais l’avantage de cette configuration, c’est que vous pourrez cadrer vos mouvements d’argent et investir l’argent du label dans du matériel et des prestations sans avoir à utiliser votre argent personnel. L’argent de la musique qui finance la musique, c’est pas mal ça !
Encore faut-il gagner de l’argent avec son label. Avant de penser à un statut juridique, pensez d’abord à votre activité, vos actions. Tant que vous ne brassez pas des milliers d’euros, il peut sembler un peu prématuré (voire présomptueux) de songer à un statut autre qu’associatif. Néanmoins, si vous avez un plan, un réseau, des moyens, et des certitudes, tout est possible !

Apportez quelque chose

La crise de la musique enregistrée (https://archinfo24.hypotheses.org/1773)

Pourquoi vous voulez un label déjà ? Pour gagner de l’argent, il y a mieux. Avoir un label indépendant, ça relève d’un certain militantisme, d’une passion altruiste pour la musique des autres. L’argent importe peu, allons…
Quand on est un petit label, on passe son temps à courir après le 0. La rentabilité d’un investissement se limitant au final à 0 perte, avec comme gain l’existence d’un projet musical. Faire un profit financier serait miraculeux. Et sans existence physique, c’est purement impossible en ne comptant que sur le streaming. Le physique, c’est du CD, mais les concerts (du spectacle vivant, un autre aspect du physique) sont aussi un bon moyen de récolter de l’argent pour le groupe. C’est d’ailleurs la seule courbe montante des graphiques de rentrées d’argent pour les artistes.
Pour le label, par quelle action pourrait-on générer des revenus ? Par du booking, en prenant un pourcentage du cachet de concert. En prenant une part du gain de l’artiste que lui-même trouverait justifiée. Si vous n’apportez aucune plus-value à l’artiste, attention, vous allez être un parasite ! Il vaut mieux passer son tour et laisser ceux qui savent gérer des projets trop ambitieux pour sa structure.
Ce que j’apporte, avec The Queen is Dead Record, c’est mon impératif de réalisation, même si cela peut être éreintant physiquement, c’est apaisant émotionnellement. Il y a quelques années, j’ai travaillé en tant qu’assistant administratif et conseiller commercial pour un centre de formation en Angleterre. On m’avait fait passer un test de personnalité pour déterminer mon profil. Le résultat était que j’avais le profil d’un réalisateur. Je qualifierais ça de « faiseur forcené ». Quand quelqu’un doute de la faisabilité de son projet, il faut l’emmener immédiatement dans un processus de réalisation, pour que son inaction ne génère pas de pensées négatives qui créeront un immobilisme, donc une frustration. Il est très important que les choses se fassent, que les préambules d’excuses cessent, et que la mise en oeuvre de moyens démarre, même si la méthodologie employée n’est pas parfaite. Tout ce qui est imparfait est perfectible par l’expérience.
Ma position, c’est de faire en sorte de réaliser à tout prix le projet musical de l’artiste, d’être celui qui non seulement rend possible la concrétisation d’un projet, mais aussi qui rend possible ce projet avec une forme aboutie aussi ambitieuse que dans l’imaginaire de l’artiste. Je veux réaliser ce qui semble irréaliste, ce qui (je crois) n’aurait jamais existé sans mon intervention. Ma ligne éditoriale est simple : les beaux projets artistiques désespérés, faire grand avec peu. Voilà mon défi technique, artistique et humain.

La relation avec artiste

Martin Leyne, artiste TQIDr (https://thequeenisdeadrecords.com/martin-leyne)

La relation label-artiste est une relation de confiance, de partenariat. Les deux partis doivent en tirer une satisfaction. L’artiste veut que sa musique existe, le label veut aider à la réalisation d’un projet qui correspond à ses goûts. Si l’argent est un paramètre, les deux partis peuvent chercher à perdre le moins possible ou gagner le plus possible. Peu importe la perspective, les objectifs doivent être équitables pour que personne n’abuse, n’exploite l’autre. Si le groupe de ton label vend énormément de CD, il faudrait que tu y sois pour quelque chose si tu veux en toucher un dividende.
Un label peut investir beaucoup d’argent dans de la communication. L’argent appelle l’argent… mais pas toujours, on peut aussi se planter ! En tout cas, sans investir beaucoup, je ne vois pas comment on pourrait gagner au moins autant (pour arriver à rentrer dans ses frais), voire faire un profit. Qui investit peu gagnera peu. Qui investit beaucoup peut perdre beaucoup. Il me semble. Un label indépendant n’est pas une multinationale avec un réseau surdéveloppé et hyper réactif. La compensation à ce manque de puissance institutionnelle, ce sera l’huile de coude et les bonnes idées.
On a besoin de toutes les mains, de tous les cerveaux. Ce n’est pas qu’au label de bouger. L’artiste peut mettre la main à la pâte pour être son propre community manager, trouver des partenaires pour réaliser des clips vidéo, chercher des lieux de concerts… Au lieu de blâmer le manque d’argent pour (se) trouver des excuses, on peut utiliser deux types d’énergie : l’intelligence collaborative pour générer de nouvelles approches et l’amour sincère de son projet pour le faire vivre, le porter, le développer de toutes ses forces, et conquérir le cœur des gens aussi, parce qu’on a toujours besoin de davantage de mains tendues quand on est un petit label indépendant.
Martin Leyne, artiste de The Queen Is Dead Records, ne compte pas que sur The Queen Is Dead Records. Il s’aide, et donc en quelque sorte m’aide à l’aider, et nous nous aidons à avancer, car son projet musical est devenu, dès la première minute, également celui du label. Ses buts recoupent les miens, et tout le monde progresse en même temps. La collaboration parfaite ! En attendant qu’il signe chez Universal… Même si je doute qu’il soit véritablement gagnant de fréquenter une maison pareille mais là je suis en train de prêcher pour ma paroisse, donc je cesse immédiatement  !

Le contrat

Faust et Mephistophélès (https://philitt.fr/2014/06/11/faust-de-goethe-surhomme-et-esprit-de-neant/)

Un contrat, ce n’est pas fait pour se protéger de quelqu’un de malhonnête. Si on n’a pas confiance en quelqu’un, on ne fait pas de bizness avec lui. Vous faites confiance en quelqu’un ? Faites un contrat ! Si un jour il y a un souci, vous vous rendrez compte que la parole orale, c’est du vent. Entre les souvenirs flous et les oublis, ça peut finir en accusations de mensonge et de manipulation, de vol. Si c’est écrit, c’est mieux. Un contrat n’empêche personne d’être malhonnête, il permet seulement à deux personnes honnêtes de pouvoir le rester sans avoir besoin de trop réfléchir à des choses implicites ou supposées, ce qui pourrait pourrir la relation. Un contrat, c’est une liste des engagements mutuels qui sont proposés, discutés, puis validés. C’est pratique pour relire, après quelques mois, tout ce sur quoi on s’était mis d’accord.
Un label/manager ne peut imaginer que toucher un pourcentage raisonnable d’un profit réalisé par l’artiste. Si vous prenez une trop grande part, l’artiste va juste faire se mettre en grève (s’il est français), faire ses bagages, ou ruiner votre réputation (c’est le pire qui pourrait arriver). Ne soyez pas un parasite ! En même temps, si l’artiste change d’avis sur la répartition des gains décidée dans le contrat, il faut en reparler, renégocier, et comprendre que, si tout le monde s’est mis en marche pour réaliser un projet, c’était sous certaines conditions.
Attention donc aussi aux contrats très contraignants que l’on s’empresserait de signer, grisés par la joie de … signer ! Petits labels comme artistes, n’acceptez pas tout au nom de ce que votre signature représente dans votre imaginaire. Lire les contrats, c’est so overrated. Peut-être faut-il commettre des erreurs pour apprendre… Si tu es fan de TLC, ou de « la Poule » (ça doit exister, les fans de « la Poule »), tu as quand même appris une leçon sans t’être toi-même cassé les dents. N’empêche, l’argent permet beaucoup mais gâche aussi beaucoup de choses. A moins que l’argent ne soit pas la cause de problèmes, mais juste l’humain le seul fautif…

Des CD mais pas de CDD

C’est bon et pas cher. Les premiers prix de marque Casino ou Monoprix aussi.

Oubliez ces idées tout de suite. Un artiste n’est pas un salarié de label. C’est même presque l’inverse,  comme si – je schématise presque jusqu’à l’absurde – le label était en quelque sorte le salarié de l’artiste, puisque c’est l’artiste qui va payer le label avec ce que lui gagne. On peut aussi considérer que, comme un ouvrier, c’est l’artiste qui fabrique le produit, vendu par l’employeur, et c’est à ce moment l’ouvrier qui récupère sa part. Mais une part qui n’est pas forcément indexée sur les bénéfices. C’est à ça que servent les contrats de format CDD/CDI : protéger le salarié en lui assurant un salaire mensuel fixe, peu importe le bénéfice de la société. La puissance économique d’un petit label indépendant ne permet pas de promettre un salaire inconditionnel. Ce sera donc des revenus proportionnels aux gains générés. Ou, si on prend la perspective opposée, des pertes équitables entre l’artiste et le label !
C’est la raison pour laquelle il faudra ne manger que des pâtes, ou alors avoir un job à côté (l’enseignement de la musique est un incontournable). Et je parle autant aux artistes qu’à ceux qui veulent jouer les Dr Frankenstein en montant leur label indépendant. Avoir un job à côté permet de conserver une liberté, une indépendance qui permet à l’art de rester la priorité. Si le but devient la viabilité économique, il faudra faire des choix difficiles. Des choix pragmatiques basés sur l’économique et non pas l’artistique. Quel crève-coeur ce serait que ce bel album de cet artiste fantastique ne puisse jamais voir le jour… Tout a un prix. Payez-le si c’est vraiment le sens de votre vie. Mais utilisez votre tête pour ne pas vous saigner totalement non plus. Qui veut aller loin ménage son compte bancaire.

TQIDr, modèle économique d’un studiolabel

Studio de The Queen Is Dead Records.

Le mode d’activité de The Queen Is Dead Records est le suivant : ne font partie du label que des artistes dont j’ai réalisé moi-même l’album ou l’EP. Pour l’instant le label n’a pas le profil de passeur de musique puisque sa plus-value ne consiste pas en la diffusion et la propagation de la musique. Le label, c’est uniquement moi, et je ne peux pas couvrir tous les terrains. Ma plus-value la plus intéressante repose sur mon savoir-faire en matière de production à des prix abordables pour ceux qui jugent le studio trop onéreux. Du coup le contrat porte avant tout sur la production de leur musique (enregistrement + mixage, ou juste mixage si les pistes enregistrées par l’artiste me semblent exploitables).
J’ai un distributeur digital qui permet de diffuser en streaming sans surcoût (pas de frais supplémentaires dans la facture de production). Mais c’est à l’artiste de gérer le pressage, si besoin. Je rogne tellement les coûts de production que, d’une certaine manière, je finance le pressage en laissant un peu plus de budget que si je facturais le coût réel de la production.
A titre personnel, je ne crois plus au format physique traditionnel. Je réfléchis à des formats alternatifs. Le CD appartient au passé (même si je suis un sentimental et j’adore l’aventure d’en faire presser). La cassette audio est totalement subversive et punk, et j’aime ça, mais c’est un format illisible car il n’y a plus de lecteurs adaptées dans les foyers en 2018. Le vinyle est un beau format mais qui coûte très cher à fabriquer, d’autant plus que le vinyle n’est pas vraiment un support d’écoute mais a davantage une valeur symbolique et décorative. D’ailleurs, non, ce n’est pas « le retour du vinyle ».
La musique s’étant dématérialisée dans son mode de consommation au quotidien, l’histoire n’est pas réglée pour autant, car ensuite se pose la question des modalités d’accès numérique à cette musique : streaming ou téléchargement, gratuit ou payant, Bandcamp ou Spotify. C’est un peu triste tout ça, je suis d’accord.

L’ouïe autant que la vue

L’avantage du vinyle, c’est de proposer un visuel en grand format, affichable sous cadre, accrochable à un mur. J’en achète sans les déballer, juste pour le plaisir d’avoir de « la musique à regarder » avec une belle image (ou, tout du moins une image fidèle au contenu). Chez The Queen Is Dead Records, au niveau des photos et des visuels, tout comme pour la musique que je réalise, c’est un travail collectif et c’est mon rôle d’aider l’artiste à trouver des idées, des solutions, des moyens suffisants et de valider les décisions prises avec lui. C’est injuste mais, dans 99% des cas, l’image est le premier stimulus musical qui arrive aux gens, la première information perçue. Sur internet, littéralement saturé d’images, il faut se démarquer… d’une bonne façon. L’image doit rappeler, compléter, enrichir la musique. Ce n’est pas une formalité, c’est une facette déterminante de la musique. Même pour ceux qui ont déjà une fanbase, cette étape ne doit pas être bâclée ou considérée comme accessoire, et être réfléchie une fois que 100% du budget a été attribué pour la musique elle-même.

Chaque label a son modèle économique, indexé sur son type d’activité. Certains sont des catalogues réunissant des artistes du même genre. D’autres mettent un peu plus la main à la pâte et on un profil de réalisateur. Alors ils portent l’appellation de producteur phonographique. Si on ne trouve pas ce que l’on cherche, il faut le fabriquer soi-même. The Queen Is Dead Records est le label que j’aurais aimé trouver sur mon chemin. J’aide les artistes à utiliser tout leur potentiel réel, le développer, exprimer leurs univers. Et tout ce que je fais pour les autres m’aide à progresser moi-même pour ma propre musique (Blue Chill).
Il est difficile de lancer son propre modèle, seul contre/parmi tous. Mais il y a un côté pionnier assez grisant. Je pense qu’il ne faut pas se comparer aux autres, il faut faire ce qu’on sait faire, et ce qu’on veut faire, sans rougir de son ambition. Si on estime être sur le meilleur chemin, même hors des sentiers battus, alors c’est que ça a du sens. C’est bien, quand on voit du sens dans ce que l’on fait.

« Le jour où un label s’intéressera à vous, vous n’aurez plus besoin de label. »

Pour continuer avec une lecture intéressante, une interview du label Atelier Ciseaux, un petit label indépendant beaucoup plus grand que nous et à qui on ressemble un peu, par Brain Magazine.

E.C.

Laboratoire musical, Non classé, Project studio, Témoignage

Une réalité trop grande à enregistrer

La réalisation d’un album, d’un EP, ou même d’un seul titre, est un véritable parcours du combattant d’un point de vue technique, et un pénible parcours initiatique d’un point de vue philosophique. Une chose est sûre : il n’y a pas d’objectivité donc la perfection n’existe pas. On ne peut qu’essayer d’orienter le tout dans une direction subjective et évolutive, au fil des différentes étapes de la production. Dans tous ces méandres de perceptions et perspectives, comment faire de son mieux, où trouver le juste milieu ?

LA PRISE DE SON : UNE RÉCOLTE D’INFORMATIONS
L’enregistrement n’est pas une formalité, on ne peut pas tout rattraper au mixage. Il faut donc bien penser aux méthodes et au matériel pendant la préproduction afin de mettre toutes les chances de son côté au moment de la phase de production. A moins que vous n’ayez prévu d’enregistrer dans des conditions que vous maîtrisez déjà.
Chaque type de micro a sa propre réponse en fréquence. Tous les micros n’ont pas la même sensibilité. A partir de ce constat, on aboutit naturellement à la conclusion qu’un enregistrement est une captation partielle d’un signal sonore. Il faut donc choisir des micros, décision qui revient indirectement à choisir quelles fréquences on va garder et lesquelles on va rater. A titre indicatif, pour les enregistrements de voix, j’utilise deux micros, à la fois un PG42 de Shure, un micro à condensateur (ou électrostatique) particulièrement doué pour la précision du contour et des aigus, et un RB500 de t.Bone, un micro à ruban qui est plus sensible à la définition de la texture et des basses. C’est sans doute superflu d’utiliser deux micros, mais c’est la façon la plus sécurisante pour moi d’enregistrer.  Un seul bon micro bien placé suffirait probablement !
Il ne faut pas non plus oublier la propriété physique du son, qui est une onde en mouvement, une onde à la fois véhiculée et caractérisée par les matériaux qu’elle traverse, et altérée au fur et à mesure de sa distance parcourue. Le son n’est pas perçu de la même façon selon le point où l’on se trouve, et il faut bien décider d’un endroit où placer le micro ! Un même micro collé à un ampli guitare, ou à 30 centimètres en face, ou sur les côtés, ne captera pas du tout le même son. Si l’on cherche une restitution authentique du son, fidèle à ce qu’on entend en direct/live, le plus évident est de placer le micro à l’endroit où l’oreille humaine capterait selon vous le son perçu comme étant le plus riche. Subjectivement, car ceux qui mesurent 1m60 ne percevront pas le son de la même façon que ceux qui mesurent 1m90. Par ailleurs, la nature du son variera aussi forcément d’une fois sur l’autre même s’il sort du même instrument joué par le même instrumentiste. Il n’y a pas qu’une seule forme d’authenticité, ce concept est juste l’idée d’un résultat possiblement réaliste, ou reconnaissable comme tel à partir d’un point de vue.
L’enregistrement est donc une opération de captation subjective et partielle d’un son émis d’une manière particulière et singulière. Un enregistrement est inévitablement orienté par une suite de choix dans un monde aléatoire ! Et ce n’est pas fini !

mics

MIXAGE : SOUSTRAIRE POUR RAFFINER
Une fois l’enregistrement réalisé, on continuera de perdre de l’information au mixage, en nettoyant et façonnant les pistes pour en révéler les éléments-clés pour chaque instrument. Pour ce faire, il semble plus logique (avec un EQ) de gommer les éléments superflus que d’accentuer ce que l’on veut mettre en avant. Enlever l’inutile permet de mieux maîtriser l’espace sonore qui serait vite encombré de fréquences gênantes, comme les très basses fréquences pour une flûte irlandaise par exemple, qui occuperaient discrètement cette piste. Ajoutées aux très basses fréquences d’autres pistes, on arrive rapidement à un épais brouillard. D’où l’intérêt de ne pas avoir trop de pistes à mixer pour chaque morceau… Less is more, comme on dit !
imaginez une rangée de dix vitres alignées, chacune étant légèrement opaque . Si on regarde au travers d’une seule de ces vitres, on voit quasiment parfaitement au travers. Mais si on se place dans l’axe des dix vitres pour regarder à travers elles, on s’aperçoit que l’image est bien plus terne.  Pour éviter cet effet de masque qui obstrue la vision,  il faut bien nettoyer ces vitres, chaque vitre. Idem avec le son. Les fréquences disparues de certaines pistes seront donc occupées par ces mêmes fréquences venant d’autres instruments. L’idée grosso modo est de ne garder que des couleurs distinctes pour chaque piste, en tronquant des bouts des plages de fréquence qui seront plus intéressantes pour certains instruments que pour d’autres.
Ces opérations sont à effectuer dans la limite du raisonnable, bien sûr, pour ne pas dénaturer chaque piste et jouer à Tétris, tel un  maniaque de la géométrie, avec des pistes amputées totalement de la moitié de leur matière. En plus de l’EQ, il y a la compression qui pourrait, en tant que traitement du son, aussi bien révéler les qualités que détruire vos pistes. Voilà donc le défi : réussir à raffiner plutôt que détériorer.

eq

EVITER PUIS EXPLOITER LES ERREURS
L’enregistrement est une récolte de matière première. Plus elle est qualitative, moins l’on souffre de travailler à la raffiner au mixage. Un instrument que l’on considère comme mal enregistré ne pourra pas être poli comme prévu. Son traitement sera donc orienté par la qualité du son qui aura aussi immanquablement une incidence sur les choix pour les autres pistes, au nom de la cohérence globale du morceau. On ne fait pas avec ce qui était prévu, on fait avec ce qu’on a. On peut chercher à sauver des pistes mal enregistrées, on peut le tenter, et on peut réussir. En 1 minute ou en 10 heures… Parfois on n’y arrive juste pas du tout. L’expérience fait prendre conscience que l’on peut perdre un temps fou à vouloir réparer les choses, en vain. On ne peut pas fabriquer un bijou en or à partir d’excréments. Encore faut-il bien analyser la nature du matériau de départ. Au lieu de bricoler pendant des heures, si vous en avez la possibilité, par pitié, réenregistrez ! Et si vous ne le pouvez pas, apprenez de vos erreurs pour faire mieux la prochaine fois ! Les erreurs sont utiles et nécessaires pour rectifier ses méthodes.
L’erreur peut être aussi l’occasion d’avoir une inspiration particulière, ou de tester sa résistance à l’imperfection. Les choix artistiques seront donc orientés par la moisson réalisée à l’enregistrement. Rares sont les prises de son précisément conformes à l’idée que l’on s’en faisait… et tant mieux, car l’alchimie sonore et l’inspiration sont des choses qui dépassent la capacité d’anticipation de l’humain. Il y a des méthodes pour réussir une prise de son, mais il n’y a pas de recette pour réussir de la même façon à chaque fois. Même si les conditions d’enregistrement étaient (semblaient être) exactement les mêmes, les prestations des instrumentistes seraient fatalement différentes.
L’erreur est quelque chose d’involontaire : si elle était volontaire, elle ne serait pas une erreur. L’erreur n’est donc pas quelque chose de mauvais par essence. C’est parfois une déception de laquelle il faut se relever, soit en réenregistrant (j’insiste sur cette option qui serait tellement un impératif si on pouvait se le permettre !), soit en s’accommodant de ce que l’on a pour en faire le meilleur usage possible. Mon côté optimiste et curieux de terrains inconnus me pousse même à apprécier tout particulièrement les accidents, jusqu’à compter sur eux en tant qu’incontournables sources d’inspiration. Un accident crée un exercice (de style) dans un univers où la liberté totale serait limitée par sa propre imagination.

Il y a un quota d’erreurs au-delà duquel vous serez toujours plus ou moins satisfait de votre travail. Certaines erreurs à l’enregistrement seront des bénédictions car ce seront de heureux hasards à partir desquels vous allez pouvoir réviser vos inspirations, vos buts. Le hasard ravive l’intérêt que l’on porte sur son travail, donc les surprises sont les bienvenues. L’inattendu est un terrain supplémentaire que l’on peut explorer avec excitation… quand on n’est pas un control-freak. Mais, vous savez quoi ? La perfection n’existe pas, et il y a des résultats dont vous serez plus fiers que d’autres, c’est normal. Il est tout de même important de commencer et de finir vos projets, pour accumuler de l’expérience et aussi tout simplement faire exister votre art ou l’univers de quelqu’un pour qui vous travaillez. Que vous soyez fan ou pas de votre propre travail. Toutefois, au nom du principe de subjectivité, vous pouvez être sûr que, quelque part sur la planète, au moins une personne sera capable d’aimer ce que vous avez fait, quelle qu’en soit la qualité que vous reconnaissez à votre propre travail. Alors ne soyez pas si dur avec vous-mêmes, ne vous empêchez pas d’avancer à cause de complexes que vous entretiendrez par votre inaction.

E.C.

Collectif

Les artistes musicaux de 2015 à suivre en 2016

Cette année, il y a eu des concerts, des EP, des albums, des projets qui avancent. La France regorge de talents, indépendants, qui concrétisent leurs rêves à la sueur de leur front (et de leur porte-monnaie). Ce ne sont pas que des « groupes », parfois ils sont seuls, et archi motivés.
En voici une sélection, totalement subjective et 100% patriotique.

IN A NUTSHELL (Rennes)

La palette d’In A Nutshell est si variée que l’on peut considérer qu’ils touchent à tous les genres musicaux impliquant des guitares saturées : punk, grunge, métal, rock, pop… Avec « Quandary » sorti en 2014, le groupe s’est payé le luxe de sortir un album autoproduit avec brio, enregistré et mixé chez eux par eux-mêmes, à Nevermind Records, révélant ainsi leur aisance magistrale dans tous ces styles, tant dans le fond que dans la forme. Puissant dans les décibels mais également capable de ballades plus posées, In A Nutshell est le digne descendant de Nirvana. On ne va pas lancer de polémique In A Nutshell VS Foo Fighters à la Beatles VS Stones, ce n’est pas la philosophie de la maison, mais le groupe rennais a de très très sérieux arguments.

http://www.inanutshell.fr/
https://www.facebook.com/inanutshellrennes


THE WISHING MACHINE (Paris)

The Wishing Machine est un groupe d’électro expérimental totalement libre qui utilise une banque de sons encylopédique. Chaque morceau a son propre univers, imprévisible. Une telle diversité est bluffante. Confirmant leur force en concert, le tentaculaire The K s’affaire plus qu’un courtier à Wall Street entre ses claviers, son pédalier et sa basse, pour constituer des mécaniques musicales habillées avec l’envoûtante voix puissante de Sophie Boss qui tisse des mélodies arabisantes avec de profondes réverb’. La musique des images est assurée par Nono la Mine, femme de l’ombre car pas sur scène, mais bel et bien un membre important du groupe. C’est d’ailleurs elle qui a réalisé leur dernier clip, « Loud and Soft » (ci-dessus). Un groupe électro aussi bon dans son salon qu’en concert. Il y a quelques mois, c’était avec « Name It » qu’ils repoussaient encore plus loin ses limites. Jusqu’où iront-ils ?

http://www.thewishingmachine.net/
https://www.facebook.com/TheWishingMachine


THALAMOS (Brest)

Entre post-rock et rock progressif, les tableaux musicaux de Thalamos sont fantastiques, surréalistes. Ses univers sont étranges comme un 2001 de Kubrick, inquiétants comme n’importe quel film de David Lynch, délicats comme un lever de soleil en Himalaya (sans aucune ironie). Leur album « Δ » (Delta) est une véritable pépite, un aboutissement de plusieurs années de recherche. Enregistré dans le superbe Studio du Faune, à une petite demie heure de Rennes, il a d’ailleurs été mixé par Alexis Bouvier d’In A Nutshell. Le bon goût attire le bon goût. Après une longue période très active, le groupe est en pause. On reste attentif aux futurs projets.

https://thalamos.bandcamp.com/


LORENE ALDABRA (Paris)

La Reine Aldabra force la révérence : voix rock, chorégraphies captivantes, des mélodies, non, des tubes dignes de Madonna ou Beyoncé, des tenues étincelantes avec des paillettes qui brillent… En concert, la présence de danseuses et les vidéos projetées dans le fond renforcent la scénarisation de ce qui est bien plus qu’un concert, c’est un spectacle vivant à l’énergie hautement contagieuse, divertissant et inspirant. The K est encore dans le coup : à son arsenal sonore électro s’ajoute un ukuléléctrique. Réelle musicienne complète de talent, Lorène domine haut-la-main son sujet également en acoustique, au piano ou à la guitare. Maîtrise musicale, vocale et scénique, Lorène Aldabra ne laisse rien au hasard. Méticuleuse sur scène comme en studio, elle façonne le second chapitre de son « Glitter Manifesto » en réussissant la fusion entre dance des années 80, électro des années 2000, et pop des années 2010. Ce ne sont pas des chansons, ce sont des hymnes. En attendant la sortie prochaine de son second EP, en voici le making-of.

http://www.lorenealdabra.com/
https://www.facebook.com/lorenealdabrafan


WHITE NOTE (Paris)

Depuis son premier EP sorti en 2011, White Note explorait les possibilités du rock, jusqu’à arriver à une forme musicale personnelle et clairement identifiable, moins atmosphérique et plus accessible, que l’on pourrait nommer « post-pop » (de la pop, oui mais…). Néanmoins, sous l’impulsion de l’inspiré Nicolas Boblin, à la voix et à la tête du groupe, White Note ne lésine pas sur les moyens et prend des risques avec des arrangements ambitieux et une esthétique raffinée. Avec de solides racines folk, les guitares électriques rondes et délicates se mêlent à des batteries fraîches et modernes, et se marient parfaitement avec des arrangements habiles de cordes ou cuivres. La musique de White Note plaira autant aux auditeurs distraits amateur de NRJ qu’aux mélomanes exigeants de France Inter. On pourrait dire que le groupe a pris le chemin qu’aurait pu prendre Coldplay après son album « A Rush of Blood to the Head » : de l’épique et de la lumière, de l’optimisme dans de la combativité, là où un « In Rainbows » (de Radiohead), chef-d’œuvre aux sonorités voisines, n’est que sombre et inquiétant. Sans tomber non plus dans des poncifs mielleux très « ménagère de moins de 50 ans », White Note se dessine aussi un propos de plus en plus engagé, et la teneur de son discours altermondialiste a passé un nouveau cap lors de la sortie de son premier album, le 11 septembre 2015 : « Oppositional Defiant Disorder ».

http://whitenote.fr/
https://www.facebook.com/whitenotetheband


TROUBLE FAIT’ (Le Touquet)

Jicé Letter et Babeth Letter, noyau dur de Trouble Fait’, œuvrent depuis presque 30 ans. Et leur inspiration est loin d’être à sec. En France, le groupe est probablement le plus créatif et expérimental dans la famille musicale de la new wave. Ce sont les cousins français de The Cure : les rythmes mécaniques, les guitares rock avec l’immanquable chorus,  les exquises dissonances, les claviers polyvalents… Leur album « Comet Camden« , sorti en 2010, est une vraie réussite, tant dans les sonorités que dans les arrangements. Les morceaux sont imprévisibles et passionnants et le groupe excelle dans l’exercice du live. Les 30 ans d’expérience et leur énergie intacte laissent penser qu’il y aura encore de belles choses à venir.

https://troublefait.bandcamp.com/
https://www.facebook.com/trouble.fait/


ARIEL ARIEL (Bordeaux)

En septembre dernier, au Café de la Danse, tout le monde était là pour se régaler avec le concert de Youth Lagoon, le groupe américain responsable de l’épique Montana. Les groupes de ce calibre sont de parfaits aimants pour attirer un public vers un « petit groupe » de première partie. C’est Ariel Ariel, groupe de Bordeaux, qui a l’honneur et le privilège d’accompagner Youth Lagoon tout au long de leur tournée européenne. Sur scène, le regard est attiré tout naturellement par le fantasque et touchant Ariel Tintar, au chant et à la guitare, et aussi la charismatique et bondissante Blandine Millepied, au chant également et au clavier. Les voix réverbérées et la musique shoegaze, sucrée mais jamais écœurante, ont de quoi enthousiasmer ceux qui sont à la recherche d’une pop fraîche et puissante. Ariel parle de lui, sans concession, emphatique et inspiré. Ariel explore, s’applique, prend son temps. « Comme toi », le premier titre, est sorti il y a un an. Le deuxième titre sortira en février, le premier EP en mars.

https://soundcloud.com/arielariel
https://www.facebook.com/ArielArielmusic/


ROMANE RONCEY (Brest-Paris)

Il y a quelques années, j’ai eu un coup de cœur pour une jeune artiste de 13 ans découverte sur Myspace. Elle venait de sortir un EP et avait de grandes ambitions, et j’avais envie de l’aider à développer son univers. Pendant quelques temps, je l’ai accompagnée dans la composition et les arrangements de ses morceaux. Aujourd’hui je suis admiratif de son chemin parcouru. A seulement 18 ans, elle a déjà une véritable expérience de la scène et une vision artistique très personnelle. Elle a sorti cette année un EP qui sonne déjà très mature, et la direction et le montage de ses propres vidéoclips ne lui font pas peur. Après avoir conquis Brest, et s’être fait un nom en tant que « jeune prodige », la voici à Paris pour ses études. Il sera donc très intéressant de suivre le prochain chapitre de ses aventures dans ce nouvel environnement, dans la cour des grands où elle trouvera certainement sa place.

http://www.romane-musique.fr/
https://www.facebook.com/pages/Romane-Roncey/112340358867709


THOM C (Fleurus/Belgique)

Ce florilège devait être uniquement composé d’artistes français. La Belgique, c’est presque la France, la preuve avec Johnny Hallyday. Blague à part, ThomC est un artiste unique total qui n’a de cesse de travailler pour exprimer sa musique de la manière la plus juste. On n’est jamais mieux servi que par soi-même, c’est lui-même qui enregistre et mixe ses titres. Avec son premier album, « Human Magnets », une splendide autoproduction folk pop, on découvre tout d’abord une voix atypique et déployée librement et généreusement, ce qui n’est pas sans rappeler Glen Hansard. Comme lui, Thom est un gars généreux, ça s’entend, et ça donne envie d’aller le retrouver dans un bar pour boire des bières en sa compagnie (après avoir été manger des frites) (une fois). Quand on est producteur musical, et ingé son autodidacte, on s’intéresse forcément à la physique (électrique, acoustique…). Donc Thom aime beaucoup la physique (ce n’est pas une vanne), et il décide de dédier son second album au génie Nikola Tesla. « Lightcharges »,  sorti en 2014, est plus musclé, et encore plus dansant que son prédécesseur. Si Thom passe près de chez vous, allez le voir. Que ça soit en concert ou dans votre rue. C’est à croire que ces belges ont vraiment quelque chose d’électrisant.

https://www.facebook.com/ThomCofficial/
https://soundcloud.com/thomcofficial


E.C.